Admirations





Voici une liste de gens que j'adore pour de bonnes ou de mauvaises raisons. Ils sont comme l'ultime lueur de chandelle lorsque la crasse du monde s'étale de manière trop ostentatoire. Aucune rue ne portera jamais leur nom : on leur préférera toujours les bouchers militaires ou les "grands créateurs" acceptables.
Dans une histoire peuplée de loups sournois, de nains du cortex et d'anonymes toujours aplatis, ils sont l'ultime preuve que ne nous sommes pas forcement condamnés à la bêtise pour tous et à la veulerie comme système de pensée dominant.




Gébé
Gébé est peut-être le meilleur poète français du siècle. Mais on est peu nombreux à le reconnaître. Il faut dire qu'un poète qui fait des dessins et qui travaille à "Hara-Kiri", ça fait un peu désordre. Pourtant Gébé a un sens du merveilleux et du poétique qu'on aimerait bien retrouver chez certains certifiés de la plume-qui-fait-joli. Comble de malchance, Gébé n'est même pas (re)connu comme dessinateur de BD. Il n'a jamais bossé avec Charlier et je ne pense pas qu'il fasse de mangas un jour. Vous n'avez aucune chance de le retrouver dans les gondoles de chez Carrefour. Il faut dire que Gébé allie le texte et l'image, et, ce, d'une manière presque charnelle, qui fait qu'il est impossible de savoir lequel des deux est le plus important. Il a peut-être inventé un nouvel art à lui tout seul : le texte enluminé ou le crobard légendé. Mais ce n'est pas si simple : il raconte parfois de longues histoires avec peu de dessins ou l'inverse. Il a même écrit de "vrais" romans. Et fait des séries de romans photos. Voilà un homme qui a un petit dieu domestique au bout de chaque doigt ...

Gébé est-il un artiste maudit ? Non, non et je ne pense pas que l'étiquette lui plairait vraiment. Il est simplement et scandaleusement sous-estimé. Un tas de gros mauvais encombrent les tréteaux ; lui fait ses petits trucs en arrière-plan. C'est un peu dommage pour les aficionados, comme moi, mais bon, c'est son problème. A part ça, il se porte bien, puisqu'aux dernières nouvelles, il était directeur de la publication chez "Charlie Hebdo".

Voici une petite liste (non exhaustive) de ses ouvrages :

Attention : ces ouvrages sont souvent épuisés et/ou non réédités. Il faut aller faire un tour au bouquiniste du coin. Ne me dîtes pas que ça vous est désagréable ...




Miguel de Unamuno
Miguel de Unamuno était un des philosophes espagnols les plus connus avant la guerre civile. Après le déclenchement de celle-ci, il choisit le camp de Franco, pour être dans le camp "de la civilisation contre la tyrannie". Pourtant le 12 Octobre 1936, la salle de l'amphithéâtre de l'université de Salamanque est pleine. Milan Astray et ses légionnaires vocifèrent à tue-tête contre les basques (Unamuno l'était) et les catalans, insultent l'intelligence et clament à tout va le slogan de leur chef : "Viva la muerte !". Unamuno, seul, âgé, se lève et tient tête à la racaille dans un discours resté célèbre (voir par ex. "La guerre d'Espagne de H. Thomas). Il est destitué de ses fonctions et meurt, brisé, quelques mois après.

NOTE : R. Vanegeim dans un de ses bouquins avait renvoyé dos à dos Astray et Unamuno. D'un point de vue théorique,c'est peu être défendable, mais j'aurais bien aimé le voir face à une meute de fanatiques excités, lançant appels au meutre après appels au meurtre ...




Albert Dürer
Alors que Cortès, bientôt suivi de Pizzare, s'apprête à commencer le génocide du millénaire, Albert Dürer, déjà célèbre, écrit à propos des joyaux que Motecuhzoma a offert à Charles Quint : "De toute ma vie je n'ai vu choses réjouissant tant le coeur, car j'ai trouvé en elles un art admirable et j'ai été charmé du génie subtil des habitants de ces lointaines contrées".

Peu de temps auparavant les rois catholiques avaient fait comblé les canaux d'irrigation des Maures peu après la prise de Grenade ...




Anton Ciliga
Membre du comité central du PC yougoslave, membre du Komintern, Ciliga se rend vite compte que tout ne va pas pour le mieux dans l'URSS de Staline où il arrive en 1926. Devenu oppositionnel de gauche, il est emprisonné puis déporté en Sibérie pendant 5 ans. Il s'aperçoit là que Lenine n'était pas blanc comme neige et, au final Trotsky, non plus ... Pourtant, il demeure fidèle à l'idée de Révolution contrairement à de nombreux autres qui ne sont pourtant pas passés par des épreuves aussi rigoureuses (Songeons à un S. July, auteur - avec Geismar - d'un "Vers la guerre civile" de stricte obédience mao, et aujourd'hui directeur d'un quotidien pour néo-bourgeois ...).

Détail croustillant Ciliga publie son livre ("Au pays du mensonge déconcertant", chez 10/18) en 1938. Il est évidemment accusé des pires vilenies, comme le sera David Rousset dans les années 50. Il faudra attendre près de 20 ans pour que les yeux se décillent ...




Fournier
Au début des années 70, Fournier écrivait dans "Hara-Kiri". Il y était isolé ; c'était en effet un écologiste avant la lettre et quelqu'un qui réfléchissait (dans le meilleur sens du terme) sur l'idéologie du Progrès. Les journaux sérieux, comme "Le Monde", se gaussaient de son "rousseauïsme naïf". Depuis la mode a changé ... Il avait tenté de fonder des communautés, comme ça se faisait à l'époque, mais en proposant des projets, non pas utopiques, mais valides à ses yeux. Ce furent évidemment des échecs ; il le reconnut, analysa et en tira des conclusions qui lui valurent un courrier injurieux de la part de lecteurs qui pour certains passeront sous peu du rêve éveillé au consumérisme satisfait. Le côté répressif de la "morale judéo-chrétienne" lui paraissait le faux problème par excellence de son époque ; un exercice imposé pour branlettes de masse. Ses pensées se tournaient avec plus de justesse vers la sphère techno-scientifique et son autonomisation croissante ; de ce point de vue, ses analyses n'ont rien perdu de leur justesse et de leur percutant.

Bien sur, il ressemblait parfois à une caricature d'écologiste hystérique tel que nous les présentent des médias plus prompts à engranger le fric des marchands de réacteurs nucléaires qu'à essayer de développer la pensée critique. On peut rire aujourd'hui de sa paranoïa envers les plaquettes Vapona ou les poêles Tefal ; mais après tout, désinformés nuit et jour comme nous le sommes, avons-nous vraiment le droit de nous moquer ? Peut-être avait-il raison ?

Je pourrais continuer comme ça pendant des pages et des pages ; en le lisant, j'ai acquis la plus profonde admiration pour cet homme : il avait appris à réfléchir par lui-même, ne se laissait dicter sa conduite par aucune école de pensée, n'avait pas peur de revenir sur ce qu'il avait pu dire, et reconnaissait parfois arriver au bout de ses analyses par manque d'outils épistémologiques. Un homme brillant, attachant, et une intelligence ouverte que n'ont pas nos "intellectuels" officiels qui se contentent depuis des lustres de régurgiter la purée qu'ils feraient mieux de chier une fois pour toute.

De Fournier, mon livre de référence que je relis souvent avec délices : "Où on va ? J'en sais rien mais on y va" aux Editions du Square. Evidemment, il faut fouiller chez les bouquinistes pour trouver cette perle, à moins qu'il y ait eu réédition, ce dont je doute ...




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