En grimpant sur les épaules du mousse chinois, je parvins à amener mes yeux face à une fente lumineuse : la grosse masse du tyran tressautait à quelques mètres de moi, ses poils rêches comme des dards, et l'odeur infecte qu'il semblait suer. Ses grognements indistincts se rapprochaient, il allait occulter mon champ de vision, sa truffe fébrile presque au niveau de la fissure. Le chinois avait commencé à prier silencieusement. Je me raidis, mes chaussures entamèrent un peu plus la peau ivoirine ; le porteur gémit mais sans dommages. Le Capitaine-Rat, qui ne faisait qu'alimenter sa réflexion par cette petite promenade, se retourna vers le Commandant-Homme pour lui expliquer les îles blanches. J'allai descendre quand une tête fureteuse apparut face à moi sur une petite poutrelle : un rat espion des cales, tout fluet, condamné par ses frères à patrouiller dans la poisseur et l'étouffement progressif. Ses yeux sales calculaient : cette découverte de deux humains inconnus - à priori hostiles - contre son accession au soleil - et l'envoi d'un plus mal loti vers le fond. J'étais rapide en ce temps-là et lui attrapai la tête, mes doigts en serre sur la nuque. Je n'eus qu'à relever la paume, et ainsi, vertèbres brisées, prendre la vie du rongeur. Le chinois surpris par le mouvement, gémit plus distinctement puis glissa : je tombai à mon tour. Le Capitaine-Rat tout à sa discussion avec le Commandant-Homme, n'en fut pas troublé.
Dans la cale, la moiteur ; je baignais dans mes propres liquides ; salés. Le mousse chinois, les siens. Là-haut, les rats ...
Le vieillard lisait dans le cheminement infini de la vermine sur son propre corps, les marques et pierres de notre destin, du notre en particulier, et aussi de celui des foules qui se pressaient depuis le parvis jusqu'aux confins du monde. Elytres et chitines s'engageaient quelquefois dans la bouche ouverte du saint comme pour aller, sous l'intimité moite de son palais, y révéler quelque information réellement hors de notre portée. Son jeune commis nous regardait d'ailleurs parfois de côté, comme si nous étions capable de lire le message grouillant, et ainsi de partir indûment, sans avoir à récompenser son maître ; pour ces années d'ascèse ; pour cette promiscuité qu'il avait choisi : il n'aurait pu laisser faire cela.
Certains d'entre nous commençaient à se trouver mal dans cette moiteur bourdonnante ; et ce visage ; et sa ménagerie qui commençait à prendre des libertés sur nos corps ; et le commis qui nous rappelait de bien avoir soin du moindre des "flasques amis du plus grand de l'Ordre". Par les petites fenêtres rondes, de vieilles femmes toutes ridées, passaient leur tête et semblaient beaucoup s'amuser de la situation.
Enfin, le religieux sortit de sa transe ; griffonna quelques mots sur une plaque d'argile, puis appelant son commis, se retira dans la pièce du fond, comme hors d'haleine.
Dans le soleil, survie en main, je rassemblais les quelques marins saufs ; la route vers le col devait débuter dès la sortie du bourg ; nous la devinions, étouffante de poussière parmi les épineux. L'humidité de l'air était comme une presse sur mon coeur. Sur le navire, le Capitaine-Rat hurla, comme pour nous rappeler à bord.
Les natifs se rassemblaient sur le quai pour jouir du curieux spectacle ; à contre courant, nous avancions, progressant vers les hauteurs, parmi les bâtisses déjà clairsemées, tandis que le second groupe en quête d'un interprète ne tarderait pas à nous rejoindre au point de ralliement ...
"C'est Kueli t'He Wan, répétait l'aveugle en désignant le plus grand des colosses de pierre. Au commencement du temps, il est entré dans la carapace de la Grande Tortue, Mère de la Terre, et y a volé trois oeufs qu'elle s'apprêtait à enterrer. Il a bu le premier et il est devenu grand, fort et brillant ; sa tête a cogné la voûte du ciel : Klemni Terü, le dieu du Monde Supérieur en fut fort irrité. Ce fut le début des guerres et cette répétition fut effrayante. Mais finalement Kueli t'He Wan vainquit. Il but le second oeuf : une terrible fièvre se saisit de lui, à tel point qu'il dut rester de nombreux mois allongé sur sa couche entre les deux montagnes ; de chacune de ses gouttes de sueur naquirent chacun des animaux qui vivent encore sur et sous la surface. Avec le dernier oeuf et un peu d'argile, il façonna deux statuettes à son image, l'une mâle, l'autre femelle, puis tenta de leur insuffler la vie, mais en pure perte. Il essaya, essaya : sans résultat. La Grande Tortue, à qui il demanda conseil, se moqua de sa prétention et exigea ses deux yeux comme prix de son conseil et dédommagement du larcin. Elle considérait Kueli t'He Wan comme un fanfaron mal dégrossi et fut fort étonnée quand l'affreux présent lui fut offert. Elle ne put que tenir sa promesse.
Depuis chez les fils des hommes, cheminent toujours des élus pour rappeler le sacrifice du grand Kueli t'He Wan.
Nous regardâmes, bouches bées, l'aveugle s'éloigner, chantant les stances au dieu oublié des autres. Le crépuscule venait ; les montagnes violacées ...
Ailleurs, c'est vraiment cela ?