Complainte du vieux con ...




Vient un moment où l'on se sent vieux. Lourd. Et passablement inutile. Pas à cause des cheveux morts au champ d'honneur, des dents factices ou étayées de métal, de la graisse surnuméraire, ou même de cette tendance de plus à plus marquée à ne rien pouvoir entreprendre sans pousser les lourds soupirs du moribond dérangé.
Pas tant du fait de l'écrasement au sol des illusions - même les plus minces, de l'épuisante redécouverte, chaque matin, d'une décourageante répétition, des ahurissantes journées d'un travail au final inutile (mais pourtant envié), de la perte définitive de quelques antiques rêves informulés.
Il vient un jour où la barre se positionne enfin au réel - hauteur chevilles, et où l'on se découvre médiocre dans sa chair grise, et insupportable dans sa vie.

Et surtout seul.

Les Amis sont partis. Les connaissances se sont lourdement imposées. Et on les a acceptées - malgré les pas traînants et les haleines parfois douteuses. Par peur, fatigue ou parce que c'est comme ça. Sans joie. Les gavroches et condottiere à la noble prestance se sont dilués. Se sont éloignés. Ont soigné leur sortie prématurée à la bouche à feu et au gros plomb. Les plus beaux sont partis, comme des prophètes lassés, ont quitté le terrain de jeux et se sont retirés sur les périphéries du Centre-Monde. La plupart nous ont imité. Ont abdiqué. Sans vraiment combattre. Comment désormais les regarder en face ? Ils sont les nombreux. Nous le sommes. Comment accepter le décor du décalque ?
Les faux frères du second monde ne sauraient en aucun cas les remplacer, peupler les silences. Nous sommes tout autant Judas. Avides, mais réticents. Si péché il y a, c'est contre nous-même ; la faute, notre geste arthritique.

Les chats, du haut de leurs perchoirs, d'un air grave et miséricordieux, nous regardent encore, ignorant - ou n'ignorant pas - que leur pureté de joyau perdurera jusqu'au jour de leur mort sans faiblir. Pas nous.


Voilà les restes, les vestiges de notre vue d'enfant. Les chateaux des rois, les ruines mouvantes au bord du champ de vision. Nous n'avons su que les capturer clic-clac-kodak, sans plus de respect et de fantaisie que n'importe lequel des autres nous-même. Ces clichés nous navrent, nous gènent. Ils nous clouent et nous renvoient sans haine mais sans complaissance à nos terriers et à nos petites révoltes de fin de ligne.



Geindre occupe ...



Début | Je | Vrac | Rien | Y'a bon ! | Liens