La Taupe




La Taupe est méticuleuse. Sous le rideau de la montagne, elle creuse et range. En blocs numérotés.

Le Taupe - l'homme-taupe - celui qui la cherche depuis quelque mille ans ne la trouve jamais. Il croit chaque soir, sous chaque étoile indiscrète débusquer son aimée. il pleure alors - et court de plus belle au travers des sommets - rognés par tant d'années. Dans le village en contrebas, les paysans serrent leur crucifix à en saigner. Puis lêchent - enfin saufs - les délicieuses phalanges.

La Taupe est méticuleuse. Elle prépare ses fuites et ses issues. Organise la défaite de l'autre. Mené pantin de gambit en gambit.

Le Renard a la dent dure. Machoire est barycentre. La fourrure pour cacher les trop lumineux éclats et le reste en vecteur. Propulser le carnassier jusqu'à la nuque de la proie ; la Taupe doit finir perforée. Les canines en frémissent à chaque heure de la nuit.

Le Taupe ne sait pas. Il ignore - le Renard invisible pour celui qui bénit - en vain -, qui appelle et implore le fouisseur. Et hurle et réclame. Dans le village en contrebas, les hommes ont sorti leurs fusils et hésitent, dans le noir ennemi, à s'engager en troupe. Et le curé / l'instituteur / le médecin - c'est leur oeuvre - calment les esprits.

Le Renard a la dent dure : il rirait de la course du Taupe. Et le suit même, ivre de sentir ainsi sa honte. Si savoureuse humeur qu'il se retient de dévorer. Le Renard est jouisseur.

La Taupe est méticuleuse ; elle sait et malgré le repoussant terreau peut se faire des amis de ceux d'en-bas. Dans les temps flous du sommeil, ses mots - fugaces - viennent visiter les corps gras affalés sur les durs matelas. Elle - ou ses ombres - souffle(nt) les solutions - et aussi / et surtout - quelques bribes et rognures de vérité sur le Taupe. Malgré tout claire dans ses accusations, sans pitié. Méticuleuse.

En bas - justement - on s'échauffe : ma fille perd son sang depuis des mois chaque matin, la mienne se sent comme ... La mienne, bien pire ; la chaleur lui gonfle les seins, la voix rauque et ces mots .... Et ma femme ... retrouvée nue sur les ardoises à guetter la course du Taupe. Frisonnante malgré l'été.

Et elles se refusent... Et elles veulent maintenant si fort de l'impossible... Et elles crient et déchirent le sommeil...

Mon dieu ces cris , ces cris geint le curé ; saigne, saigne, saigne sur ta croix d'argent pensent le Renard et tous ses enfants qui rôdent aux alentours du village.

Car le Renard a la dent dure, et il préfère la tiédeur des filles de l'Homme aux froids répétés de la montagne. Peut-être leur inocule-t-il la fièvre du Taupe. Mais le Renard - ou peut-être ses enfants - crurent trop aux pouvoirs conjugués des canines et de la fourrure. Car Voici le maire - tenant à bout de bras un Roux aux vertêbres brisées.

Mon Dieu ... Mon Dieu ... Mon Dieu ...

- Et les rires contenus des autres face au notable - " Enroulé autour du sein de ma femme ! il tétait ! " La femme : " quelle misère ! Le plaisir astringent de ses pointues quenottes dans cette chair si suave ... "

Mais le maire n'en a cure. Furieux et humilié. Aux armes ! Aux armes !

La Taupe est méticuleuse. Nuit aprés nuit, elle hante et insinue. Point par point. Jour aprés jour, elle égalise son labyrinthe. Suivant le plan immémorial. Et maintenant, le mausolée est achevé. Reste l'accomplissement nocturne. La Taupe n'est pas cruelle. Mais le trop amour du Taupe la souille - en son essence de Taupe. Humiliée par cette force noueuse, obscène, qui tambourine à sa porte, qui geint, voire vocifère sur le seuil, exhibant les mousses et les sales humeurs qui remontent à la surface de l'amour. Elle doit agir - et accomplir.

Le Taupe, tout à ronger les collines, à mettre à jour les secrets de l'aimée, n'entend pas la fille - traditionnelle bergère égarée : elle le surprendra, l'effraiera, le contraindra. Elle est l'appeau qui amènera les fusiliers ruraux sur la piste de mise à mort.

Et je te dépèce. Et je t'ouvre jusqu'au ciel. Et je te dévore. Hanté par la peur, mon amour et les répugnantes suggestions de la lune.

Le Renard a la dent dure. Mais l'amitié tenace. Aux anciens temps du monde, le premier homme-taupe, le premier expulsé, libéra Dieu-Renard de la douleur d'avoir à pourchasser Déesse-Renard - et toutes ses filles par la suite - si peu enclines à l'amour et si rapides à la course. Il lui apprit la chaleur et le goût salé du sein des humaines. Leur peu de résistance. Et les quelques secrets pour rentrer dans les maisons.

Alors le Renard s'enfle aux proportions de la montagne et, devenu caracolante monture, emporte le Taupe au loin, vers d'autres possibles aimées, bondissant de pics en pics.

Car c'est un conte de fées - fée-renard et fée-taupe - : De ma fenêtre chaque soir, quand le soleil s'affaisse enfin derrière les cols, je rends mon silencieux hommage au désormais vieillard-taupe qui, à son tour, a bien appris les leçons du Renard et qui, cabri céleste, franchit l'horizon de sommets en sommets.


Et souvent, maintenant, enfin, tenant dans ses bras pierreux une tendre capturée.



Call the underworld !



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