LA SOCIETE TECHNO-INDUSTRIELLE NE PEUT PAS ETRE REFORMEE

  1. Les principes précédents nous montrent qu'il est désespérément difficile de réformer le système industriel de façon à l'empêcher de réduire progressivement notre sphère de liberté. Ce fut une tendance constante, remontant au moins à la révolution industrielle, de la technologie à renforcer le système à un prix élevé quant à la liberté individuelle et à l'autonomie. Ce qui fait que tout changement mis en oeuvre pour protéger la liberté de la technologie serait contraire à la tendance fondamentale du développement de notre société. En conséquence, un tel changement serait soit passager - rapidement évacué par la vague de l'histoire -, soit, s'il devait devenir permanent, devrait modifier la nature de notre société dans son ensemble. Cela, suivant le premier et second principe. De surcroît, la société serait modifiée de manière imprévisible (troisième principe), ce qui constitue un grand risque. Des changements assez radicaux pour promouvoir la liberté ne pourraient être entrepris car il risqueraient de gravement perturber le système. Ainsi, tout effort de reforme serait trop timide pour avoir de l'effet. Même si ces changements étaient accomplis, ils seraient abandonnés une fois leurs effets perturbants devenus apparents. Ainsi, des changements radicaux en faveur de la liberté ne peuvent être accomplis uniquement que par des gens prêts à accepter une modification radicale, dangereuse et imprévisible de l'ensemble du système. En d'autres termes, par des révolutionnaires, pas des réformistes.

  2. Les gens désireux de préserver la liberté sans sacrifier les bénéfices supposés de la technologie proposeront des plans naïfs pour réconcilier la liberté et la technologie. En dehors du fait que les gens qui font ces suggestions proposent rarement des moyens pratiques pour mettre en place une nouvelle forme de société, il découle du quatrième principe que même si cette nouvelle forme de société pouvait advenir, elle s'effondrerait ou donnerait des résultats bien différents de ceux escomptés.

  3. Ainsi même d'après des postulats aussi généraux, il semble hautement improbable qu'un moyen puisse être trouvé pour réconcilier liberté et technologie moderne. Dans les prochains chapitres, nous donnerons des raisons plus précises qui permettent de conclure que la liberté et le progrès technologique sont incompatibles.

    LA LIMITATION DE LA LIBERTE EST INEVITABLE DANS UNE SOCIETE INDUSTRIELLE

  4. Comme nous l'avons expliqué dans les paragraphes 65-67 et 70-73, l'homme moderne est englué dans un réseau de lois et réglementations, et ce fait est du aux manoeuvres de personnes inaccessibles qu'il ne peut influencer. Ce n'est pas accidentel ou le résultat de l'arbitraire de bureaucrates arrogants. Ceci est nécessaire et inévitable dans toute société technologiquement avancée. Le système SE DOIT de régir de près les comportements humains. Au travail, les gens doivent faire ce qu'on leur dit de faire, sans quoi la production sombrerait dans le chaos. Les bureaucraties DOIVENT fonctionner suivant des règles rigides. Permettre une certaine latitude aux bureaucrates de bas niveau désorganiserait le système et amènerait des dysfonctionnements dus aux différentes façons dont les bureaucrates exerceraient cette autonomie. Il est vrai que quelques limitations à la liberté pourraient être éliminées, mais EN GROS, la mise en coupe réglée de nos vie par de grandes organisations est nécessaire au bon fonctionnement de la société techno-industrielle. Le résultat en est un sentiment de perte de pouvoir pour l'individu moyen. Il est possible, toutefois, que les réglementations explicites seront progressivement remplacées par des moyens psychologiques qui nous ferons faire ce que le système veut que nous fassions (Propagande [14] , techniques d'éducation, programmes de "santé mentale", ...).

  5. Le système DOIT forcer les gens à se comporter d'une manière qui s'éloigne de plus en plus des schémas naturels du comportement humain. Par exemple, le système a besoin de scientifiques, de mathématiciens, et d'ingénieurs. Il ne peut fonctionner sans eux. Les adolescents sont soumis à une très forte pression pour exceller dans ces domaines. Il n'est pas naturel qu'un adolescent passe le plus clair de son temps assis à un bureau absorbé par ses études.

  6. Un adolescent normal doit se dépenser en se colletant avec le monde réel. Parmi les sociétés primitives, les enfants apprenaient des choses en harmonie avec les pulsions naturelles de l'homme. Chez les amérindiens, par exemple, les garçons s'entraînaient à des occupations de plein air - le genre de choses qu'aiment les garçons. Mais dans notre société les enfants sont poussés vers les matières techniques, ce qu'ils font en rechignant.

  7. Dans toute société industrielle avancée, le destin d'un individu DOIT dépendre de décisions qu'il ne peut infléchir dans une large mesure. Une société technologique ne peut être fractionnée en petites communautés autonomes, car la production dépend de la coopération de grandes masses d'individus. Quand une décision concerne, disons, un million de personnes, chacun des individus concernés a, en moyenne, une part d'un millionième dans la prise de la décision. Ce qui arrive en pratique, c'est que les décisions sont prises par des officiels ou des dirigeants de firmes, ou par des experts techniques, et même quand il y a vote pour la prise d'une décision, le nombre des votants est tel que le vote d'un individu est insignifiant. [17] . Ainsi la plupart des individus sont incapables d'exercer une influence sur les décisions importantes qui affectent leurs vies. Il n'y a aucun moyen concevable de remédier à cela dans une société technologiquement avancée. Le système essaie de "résoudre" ce problème par le biais de la propagande de façon à ce que les gens VEUILLENT ces décisions prises pour eux, mais même si cette "solution" était complètement satisfaisante en rendant les gens heureux, ce serait dégradant.

  8. Les conservateurs et quelques autres se font les défenseurs de "l'autonomie locale". Les petites communautés ont été autonomes, mais cette autonomie devient de moins en moins possible du fait que les petites communautés sont prisonnières et dépendantes de systèmes à grande échelle comme les services publiques, les réseaux informatiques, le réseau autoroutier, les mass media, la sécurité sociale. Une telle offensive contre l'autonomie résulte du fait que la technologie appliquée dans un domaine affecte la vie des gens dans tous les domaines. Ainsi l'utilisation de produits chimiques ou de pesticides près d'un ruisseau peut contaminer l'eau potable des centaines de kilomètres en aval, et l'effet de serre affecte l'ensemble la planète.

  9. le système ne peut pas exister pour satisfaire les désirs des hommes. Au contraire, c'est le comportement des hommes qui est modifié pour s'adapter à ceux du système. Cela n'a rien à voir avec l'idéologie sociale ou politique qui prétend contrôler le système technologique. C'est le fait de la technologie, car le système est soumis non pas à une ou des idéologies, mais aux contraintes techniques. [18] Evidemment, le système satisfait bon nombre de désirs humains, mais en général, il ne le fait que dans la mesure où il retire avantage à le faire. Ce sont les besoins du système qui sont primordiaux, pas ceux de l'être humain. Par exemple, le système fournit de la nourriture à la population, car il ne pourrait fonctionner si tout le monde mourrait de faim ; il pourvoit aux besoins psychologiques des gens puisque cela lui est AVANTAGEUX, car il ne pourrait pas non plus fonctionner si trop de personnes devenaient dépressives ou rebelles. Mais, pour des raisons imparables, évidentes et impérieuses, il doit exercer une constante pression sur les gens de façon à modeler leurs comportements suivant ses besoins. Trop de déchets s'accumulent ? Le gouvernement, les media, le système éducatif, les défenseurs de l'environnement, tout le monde nous inonde d'une propagande en faveur du recyclage. Besoin d'un personnel plus techniquement qualifié ? Un choeur exhorte les gamins à suivre des filières scientifiques. Personne ne se pose la question de savoir s'il n'est pas inhumain de forcer des adolescents à passer le plus clair de leur temps à étudier des matières qu'ils détestent en majorité. Quand les ouvriers qualifiés sont mis au chômage par les nouvelles technologies, et doivent se recycler, personne ne se demande si ce n'est pas humiliant pour eux de se retrouver dans pareille situation. Il est tout simplement tenu pour évident que tout le monde doit se plier aux exigences technologiques et, ce, pour une bonne raison : si les besoins des gens passaient avant les nécessités technologiques, il y aurait des problèmes économiques, du chômage, une récession, voire pire. Le concept de "santé mentale" dans notre société est principalement défini par la capacité d'un individu à se comporter en accord avec les besoins du système, et, ce, sans manifester de signes de stress.

  10. Les efforts pour tenter d'accorder de l'importance au sens de l'existence et à l'autonomie à l'intérieur du système ne sont rien de plus qu'une plaisanterie. Par exemple une compagnie, au lieu de faire réaliser à chacun de ses employés une partie d'un catalogue, leur fait réaliser à chacun un catalogue dans son intégralité, cela étant supposé leur donner plus de motivation et d'autonomie dans leur travail, mais, en pratique, cela ne peut être réalisé que sur petite échelle et dans tous les cas, les employés ne se voient pas accorder l'autonomie pour se réaliser - leurs efforts personnels ne peuvent être mis à profit pour ce qui les intéresse, mais uniquement pour accomplir les buts du patron qui sont la survie et la croissance de la société. Une société déposerait son bilan si elle agissait autrement. De même, dans un système socialiste, les travailleurs doivent prodiguer leurs efforts pour atteindre les buts de l'entreprise, sans quoi cette entreprise ne remplirait pas sa fonction vis à vis du système. Une fois de plus, pour des raisons purement techniques, il n'est pas possible pour la majorité des individus ou des petits groupes d'obtenir une véritable autonomie dans une société industrielle. Même un indépendant a généralement une autonomie limitée. En dehors de la nécessité de se conformer aux réglementations gouvernementales, il doit s'insérer dans le système économique et se plier à ses contraintes. Par exemple, lors de l'émergence d'une nouvelle technologie, l'indépendant est souvent obligé de l'adopter, qu'il le veuille ou non, s'il veut demeurer compétitif.

    LES "BONS " COTES DE LA TECHNOLOGIE NE PEUVENT ETRE SEPARES DES "MAUVAIS"

  11. Une raison supplémentaire pour laquelle la société industrielle ne peut être réformée en faveur de la liberté vient du fait que la technologie moderne constitue un système global aux composantes interdépendantes. Vous ne pouvez rejeter les "mauvais" côtés de la technologie et ne garder que les "bons". Prenons la médecine moderne par exemple. Les progrès en médecine dépendent de ceux de la chimie, de la physique, de la biologie, de l'informatique, et autres. Les traitements médicaux de pointe requièrent des équipement high tech qui ne peuvent être fournis que par une société de haute technologie et économiquement prospère. Il est évident que vous ne pouvez avoir de progrès médical en dehors de l'ensemble du complexe technologique et de tout ce qui lui est affilié.

  12. Même si les progrès médicaux pouvaient être obtenus indépendamment du reste du système technologique, cela amènerait tout de même certaines dérives. Supposons, par exemple, qu'un traitement contre le diabète soit découvert. Les gens génétiquement prédisposés au diabète seraient en mesure de survivre et de se reproduire comme tout un chacun. La sélection naturelle qui s'exerce contre les gènes du diabète cesserait et ces gènes se répandraient parmi toute la population (cela est déjà le cas dans une certaine mesure, puisque le diabète, qui ne peut être guéri, est jugulé par l'utilisation d'insuline). La même chose arriverait avec d'autres maladies du même type ce qui affaiblirait le patrimoine génétique de la population. La seule solution serait alors une sorte de programme eugénique ou un développement à grande échelle de l'ingénierie génétique, ce qui fait que dans le futur, l'homme ne sera plus une création de la nature, du hasard, ou de Dieu (suivant vos convictions religieuses ou philosophiques), mais un produit manufacturé.

  13. Si vous pensez que l'ingérence gouvernementale dans votre vie privée est trop importante ACTUELLEMENT, réfléchissez à ce que se serait s'il commençait à gérer la constitution génétique de vos enfants. Une telle gestion ira inévitablement de pair avec le développement de l'ingénierie génétique appliquée à l'homme, car les conséquences seraient sinon désastreuses. [19]

  14. La réponse classique à de tels propos consiste à parler de "l'éthique médicale". Mais un code éthique ne servirait pas à protéger la liberté face au progrès médical. ; il ne ferait qu'aggraver les choses. Un code éthique applicable à l'ingénierie génétique serait en pratique un moyen de contrôler la constitution génétique de l'être humain. Certains (majoritairement issus de la upper-middle class) décideraient quelles applications en ingénierie génétique seraient "éthiques", et lesquelles ne le seraient pas, ce qui aurait pour effet d'imposer leurs propres valeurs vis à vis de la constitution génétique de la population dans son ensemble. Même si un code éthique était choisi sur une base complètement démocratique, la majorité imposerait ses propres valeurs à toutes les minorités qui pourraient avoir des vues différentes quant à ce que devrait être un code éthique appliqué à ingénierie génétique. Le seul code éthique qui protégerait la liberté serait celui qui interdirait TOUTE manipulation génétique sur l'homme, et vous pouvez être surs qu'un pareil code ne sera jamais appliqué dans une société technologique. Tout code qui réduirait l'ingénierie génétique à un rôle mineur ne tiendrait pas longtemps, car la tentation offerte par l'immense pouvoir que confère la biotechnologie serait irrésistible, spécialement dans le cas où pour la majorité des gens la plupart de ces applications sembleraient naturellement et univoquement "bonnes" (élimination des maladies physiques et mentales, possibilité d'accroître la durée de vie, ...). Inévitablement, l'ingénierie génétique sera intensivement utilisée, mais uniquement dans des buts compatibles avec les besoins du système techno-industriel. [20]

    LA TECHNOLOGIE EST UNE FORCE SOCIALE PLUS FORTE QUE LE DESIR DE LIBERTE

  15. Il n'est pas possible de réaliser un compromis DURABLE entre technologie et liberté, car la technologie est de loin la force sociale la plus puissante et empiète continuellement sur la liberté de compromis SUCCESSIFS en compromis SUCCESSIFS. Imaginons le cas de 2 voisins, chacun possédant la même superficie de terrain ; mais l'un d'entre eux étant plus fort que l'autre. Le fort demande à l'autre une partie de son terrain. Le faible refuse. Le fort dit : "Ok, faisons un arrangement. Donne moi la moitié de ce que je t'ai demandé". Le faible n'a pas d'autre choix que d'obtempérer. Un peu plus tard, le fort réitère sa demande, de nouveau il y a arrangement, et ainsi de suite. Par cette longue série d'arrangements, le fort finira probablement par se rendre maître de tout le terrain de l'autre. Il en va ainsi du conflit entre technologie et liberté.

  16. Expliquons maintenant pourquoi la technologie est une force sociale plus forte que le désir de liberté.

  17. Une avancée technologique qui apparaît à première vue comme ne présentant pas de danger pour la liberté se révèle souvent très menaçante au bout d'un certain temps. Par exemple, considérons les transports. Un homme à pied pouvait pratiquement aller où bon lui semblait, à son rythme sans s'occuper des règles du code de la route et était indépendant des structures technologiques. Quand les véhicules à moteurs sont apparus, ils semblaient devoir donner plus de liberté à l'homme. Ils n'empiétaient pas sur la liberté du piéton, personne n'avait d'automobile s'il n'en voulait pas, et celui qui choisissait de posséder une automobile pouvait voyager beaucoup plus vite qu'un homme à pied. Mais l'introduction de ces engins a rapidement changé la société de telle façon que la liberté de se déplacer s'en est trouvée restreinte. Quand les automobiles deviennent trop nombreuses, il devient nécessaire de réglementer leur usage. Dans une voiture, tout spécialement dans les zones fortement peuplées, personne ne peut se déplacer à son rythme, le mouvement est dicté par celui du flot et par les règles du code de la route. De surcroît, l'utilisation d'un moyen de transport motorisé n'est plus simplement optionnel. Depuis l'introduction de ces engins, la conformation de nos villes a tellement changé que la plupart des gens ne peuvent plus vivre sans avoir à se déplacer sur de longues distances entre leur domicile et leur travail, les centres commerciaux, et autres, ce qui fait qu'ils DEPENDENT de l'automobile pour le transport. Ou bien ils utilisent les transports publics, auquel cas ils ont encore plus perdu quant à leur liberté de déplacement qu'en prenant la voiture. Même la liberté du piéton a été considérablement restreinte. En ville, il est continuellement obligé de s'arrêter aux stops et aux feux qui servent principalement à gérer le trafic automobile. A la campagne le trafic rend la marche extrêmement dangereuse et déplaisante le long des grands-routes (Notez le point important que nous avons illustré avec le cas du transport motorisé : quand un nouvel artefact technologique est introduit en tant qu'option qu'un individu peut refuser ou accepter, il ne RESTE pas souvent optionnel. Dans la majorité des cas, la nouvelle technologie change la société de telle façon que les gens se trouvent CONTRAINTS de l'utiliser).

  18. Alors que le progrès technologique DANS SON ENSEMBLE réduit continuellement notre sphère de liberté, chaque nouvelle avancée technologique CONSIDEREE SEULE apparaît sous un jour favorable. L'électricité, l'eau courante, les communications à longue distance ... Comment pourrait-on protester contre ces choses ou contre n'importe quelles autres avancées parmi les innombrables qui ont été faites dans la société moderne ? Il aurait été absurde de s'opposer au téléphone par exemple. Ainsi que nous l'avons déjà expliqué dans les paragraphes 59-76, toutes ces avancées technologiques prises ensemble ont créé un monde où le destin de l'individu moyen n'est plus entre ses mains, ou entre celles de ses voisins ou amis, mais dans celles des politiciens, des dirigeants de trusts, et d'inaccessibles et anonymes techniciens et bureaucrates sur lesquels il n'a aucun pouvoir. [21] . Le même processus se poursuivra dans le futur. Prenons l'ingénierie génétique par exemple. Peu de gens résisteront aux techniques génétiques qui élimeront les maladies héréditaires. Elles ne présentent pas d'inconvénient apparent, et empêchent la souffrance. Il est pourtant évident qu'une bonne partie des travaux en génétique transformeront l'homme en un produit manufacturé au lieu qu'il demeure une création du hasard (ou de Dieu, ou ce que vous voulez, suivant vos convictions).

  19. Une autre raison pour laquelle la technologie est une force sociale si puissante vient du fait que, dans une société donnée, le progrès technologique avance uniquement dans une seule direction ; il ne peut être arrêté. Une fois qu'un artefact a été introduit, les gens deviennent généralement dépendants de lui, jusqu'à ce qu'il soit remplacé par un artefact plus récent. Ce ne sont pas les individus qui deviennent dépendants, mais le système tout entier (Imaginons ce qui arriverait à l'heure actuelle si les ordinateurs disparaissaient). Ainsi le système ne peut avancer que dans une seule direction, vers toujours plus de progrès technique. La technologie force continuellement la liberté à reculer - sauf destruction complète du système technologique tout entier.

  20. La technologie avance à grande vitesse et menace la liberté de tous côtés à la fois (surpopulation, lois et réglementations, sur-dépendance de l'individu vis à vis des grandes organisations, propagande et autres techniques psychologiques, manipulations génétiques, violation de la vie privée par les systèmes de surveillance et les ordinateurs, etc ...). Résister à CHACUN de ces dangers requièrerait une longue lutte sociale différente. Ceux qui veulent protéger la liberté sont submergés par l'incroyable nombre de nouvelles attaques et la vitesse à laquelle elles se propagent, ce qui les rend dérisoires et les accule à la reddition. Combattre chacun de ces dangers séparément serait futile. Un succès ne peut être espéré qu'en combattant le système technologique dans son ensemble ; mais ceci est une révolution et pas une réforme.

  21. Les techniciens (nous prenons ce terme au sens large de ceux qui exercent une activité spécialisée requiérant des études) ont tendance à être tellement impliqués dans leur travail (leur activité compensatrice) que quand un conflit advient entre leur travail technique et leur liberté, ils tranchent presque toujours en faveur de leur travail technique. Ceci est évident pour les scientifiques ; mais cela est visible partout : les éducateurs, les groupes humanitaires, et autres, n'hésitent pas à faire usage de propagande et d'autres techniques psychologiques pour leur permettre de réaliser leur buts hautement louables. Les firmes, et les agences gouvernementales, quand cela leur parait utile, n'hésitent pas non plus à collecter des renseignements sur les individus sans respect de leur vie privée. Ceux chargés de faire respecter la loi sont souvent ennuyés par les droits constitutionnels des suspects - souvent totalement innocents - et font tout ce qui est légalement en leur pouvoir (voire illégalement) pour contourner ou ignorer ces droits. La plupart de ces éducateurs, de ces fonctionnaires et de ces représentant de la loi croient en la liberté, le respect de la vie privée et les droits constitutionnels, mais quand ceux-ci entrent en conflit avec leur travail, ils estiment en général que ce dernier est plus important.

  22. Il est bien connu que les gens travaillent mieux quand ils en espèrent une récompense, que quand ils cherchent à éviter un châtiment, ou quelque chose de négatif. Les scientifiques et autres techniciens sont principalement motivés par les bénéfices qu'ils peuvent retirer de leur travail. Mais ceux qui s'opposent aux atteintes de la technologie contre la liberté travaillent pour éviter quelque chose de négatif ; en conséquence peu de gens travaillent assidûment à cette tâche décourageante. Même si les réformistes arrivent à poser un jalon contre la dégradation à venir de la liberté face à la technologie, la plupart relâcheront leur attention et se consacreront à des activités plus agréables. Mais les scientifiques resteront actifs dans leurs laboratoires, et la technologie et ses progrès repartiront de plus belle, en dépit des barrières, pour exercer de plus en plus de contrôle sur les individus et les rendre encore plus dépendants du système.

  23. Ni les accords sociaux, ni les lois, les institutions, les coutumes ou l'éthique ne peuvent fournir une protection durable contre la technologie. L'histoire montre que tous les accords sociaux sont transitoires ; ils évoluent ou disparaissent parfois. Mais les avancées de la technologie sont permanents au sein d'une société donnée. Supposons par exemple qu'il soit possible d'arriver à un accord social pour empêcher les manipulations génétiques sur l'homme ou éviter qu'elles ne soient utilisées pour des fins qui atteintent à sa liberté et à sa dignité. Mais la technologie attendra son heure. Plus ou moins rapidement, l'accord social tombera en désuétude. Probablement assez rapidement, étant donné l'allure du changement dans cette société. Alors les manipulations génétiques commenceront à mettre à bas notre sphère de liberté et ce fait sera irréversible (à moins d'un effondrement de la société technicienne elle-même). Toutes les illusions concernant un accord permanent doivent être dissipées, il suffit de voir ce qui arrive actuellement à la législation anti pollution. Il y a quelques années, on aurait pu croire que des mesures légales parviendraient à empêcher les pires abus en matière de dégradation de l'environnement. Un changement politique, et ces mesures commencent déjà à tomber en désuétude.

  24. Pour toutes les raisons susdites, la technologie est une force sociale bien plus puissante que l'aspiration à la liberté. Mais des réserves doivent être faites quant à ce constat. Il apparaît que dans les prochaines décades, le système techno-industriel sera agité par de violents remous dus aux problèmes sociaux et environnementaux, et spécialement ceux dus au mal être humain (aliénation, rébellion, hostilité, un certain nombre de difficultés psychologiques et sociales). Nous espérons que ces remous que le système ne manquera pas de supporter le feront s'effondrer, ou au moins l'affaibliront suffisamment pour qu'une révolution éclate et soit victorieuse, et à ce moment là, l'aspiration à la liberté aura prouvé qu'elle est plus forte que la technologie.

  25. Au paragraphe 125, nous avons utilisé l'analogie d'un voisin faible dépouillé par un voisin fort qui lui prend sa terre en le forçant à une série de compromis. Mais supposons maintenant que le fort tombe malade, de façon à ce qu'il soit incapable de se défendre. Le faible peut le forcer à lui restituer ses terres ou même le tuer. S'il laisse le fort survivre, et se contente de récupérer la terre, c'est un idiot, car le fort, dès qu'il sera guéri la lui reprendra. La seule alternative raisonnable pour le faible est de tuer le fort, s'il en a l'opportunité. De la même façon, si le système industriel s'affaiblit, nous devons en profiter pour le détruire. Si nous ne le faisons pas et lui laissons le temps de se remettre, il nous dépouillera définitivement de toute liberté.

    LES PROBLEMES SOCIAUX LES PLUS SIMPLES SE SONT REVELES INSOLUBLES

  26. Si quelqu'un s'imagine encore qu'il est possible de réformer le système de façon à préserver la liberté de la technologie, qu'il considère les manières boiteuses et souvent inopérantes avec lesquelles notre société a essayé de gérer d'autres problèmes sociaux, de loin plus simples et plus triviaux. Ainsi, le système a été incapable d'arrêter la dégradation de l'environnement, la corruption dans la sphère politique, le trafic de drogue, et autres.

  27. Prenons les problèmes de l'environnement, par exemple. Ici les oppositions sont claires : les impératifs économiques contre la volonté de préserver quelques unes des ressources naturelles pour nos petits enfants. [22] Mais sur ce sujet nous avons seulement obtenu des inepties et des déclarations dilatoires de la part des gens qui ont le pouvoir, et non pas un programme d'action clair et cohérent et nous ne pouvons qu'imaginer la montagne de problèmes environnementaux qu'auront à gérer nos petits enfants. Les efforts pour résoudre les problèmes environnementaux se réduisent à des chamailleries et à des compromis entre différentes factions, les unes en position de force à un moment, les autres à un autre. L'énergie pour ce programme varie suivant les mouvements d'humeur de l'opinion publique. Ce n'est pas un processus rationnel, ou c'en est un dont on ne peut espérer une solution adéquate et satifaisante. La plupart des problèmes sociaux, s'ils veulent être "vraiment" résolus, sont rarement ou jamais résolus de façon rationnelle et claire. C'est un processus confus où de nombreux groupes de pressions poursuivant leurs intérêts propres [23] à court terme arrivent (en général par chance) à un modus vivendi plus ou moins stable. En fait, les principes que nous avons formulés dans les paragraphes 100-106 semblent nous indiquer qu'il est peu probable que les plans sociaux rationnels à long terme puissent JAMAIS prétendre au succès.

  28. Ainsi, il apparaît que la race humaine a au mieux une capacité très limitée de résoudre même ses problèmes sociaux les plus triviaux. Comment pourrait-elle résoudre le problème infiniment plus complexe et plus difficile que constitue la réconciliation de la liberté et de la technologie ? La technologie a des avantages clairement mis en avant, alors que la liberté est une abstraction dont la signification varie d'un individu à l'autre, et sa perte est facilement dissimulée par la propagande et les discours mensongers.

  29. Et notons cette importante différence. Il est possible que nos problèmes d'environnement (par exemple) soient un jour résolus grâce à un plan clair et rationnel, mais il ne le seront que parce que cela rentre dans les intérêts à long terme du système de résoudre ces problèmes. Mais ce n'est PAS dans l'intérêt du système de préserver la liberté ou l'autonomie des petits groupes. Au contraire, son intérêt est de contrôler le comportement humain sur la plus large échelle possible. [24] . Ainsi, si des considérations pratiques pourront éventuellement forcer le système à entreprendre une action pour la préservation de l'environnement, de semblables considérations forceront le système à prendre en main de façon encore plus drastique le comportement humain (de préférence par des moyens indirects qui dissimuleront l'effritement de la liberté). Ce n'est pas juste notre opinion. D'éminents sociologues (par exemple James Q. Wilson) ont insisté sur l'importance à "socialiser" la population de manière plus efficiente.


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