Les gens ont tendance à penser que du fait que la révolution engendre de plus grands changements que la réforme, elle est plus difficile à mettre en oeuvre que cette dernière. En fait dans certaines conditions, la révolution est plus aisée que la réforme. Ceci vient de ce qu'un mouvement révolutionnaire peut inspirer bien plus d'enthousiasme qu'une réforme. Cette dernière en général n'offre qu'une solution à un problème social particulier. La révolution propose de résoudre tous les problèmes en une fois et recréer un monde nouveau ; elle procure un idéal à ceux qui prendront les plus grands risques et assumeront les plus grands sacrifices. Pour toutes ces raisons, il pourrait être plus facile de détruire tout le système technologique que de mettre en application des restrictions efficaces, durables envers le développement d'applications dans un quelconque secteur de la technologie, comme l'ingénierie génétique, alors que dans les conditions adéquates, de nombreuses personnes pourraient de dévouer corps et âme à une révolution contre le système techno-industriel. Comme nous l'avons noté dans le paragraphe 132, les réformistes qui tentent de limiter certains aspects de la technologie travaillent pour éviter des résultats négatifs. Mais les révolutionnaires se battent pour un résultat positif - l'accomplissement de leurs visées révolutionnaires - et de ce fait oeuvrent plus durement et plus obstinément que les réformistes.
Les réformes sont toujours limitées par la crainte des conséquences douloureuses si les changements sont trop importants. Mais une fois que la fièvre révolutionnaire s'est emparée d'une société, les gens sont prêts à supporter des épreuves sans nom pour la réussite de leur révolution. Cela a clairement été le cas pour les révolutions françaises ou russes. Il est possible que seule une minorité ait été impliquée dans la révolution, mais cette minorité était assez forte et activiste pour devenir la force dominante de la société. Nous en dirons plus sur la révolution dans les paragraphes 180-205.
Imaginons une société qui soumette les individus à des conditions qui les minent psychologiquement, mais qui leur fournit des drogues pour remonter leur moral. Science fiction ? Cela arrive de nos jours dans une large mesure au sein de notre société. Il est bien connu que les cas de dépression nerveuse ont considérablement augmenté ces dernières décades. Nous pensons que cela est du à l'effritement du processus de pouvoir ainsi que nous l'avons expliqué aux paragraphes 59-76. Mais même si nous nous trompons, il est évident que l'augmentation des cas de dépression provient de CERTAINES conditions existantes dans notre société. Au lieu de faire disparaître les conditions dépressiogènes, la société moderne leur fournit des antidépresseurs. En effet, ces substances permettent de modifier le comportement d'un individu de façon à ce qu'il tolère des conditions qui ne supporteraient pas autrement (certes nous savons que la dépression est parfois d'origine génétique, nous nous référons ici au cas où l'environnement joue un rôle prépondérant).
Les substances psychotropes ne sont qu'un des exemples de contrôle du comportement humain. Voyons les autres.
D'abord, il y a les techniques de surveillance. Des caméras dissimulées sont employées dans la plupart des magasins, et dans bien d'autres endroits, les ordinateurs sont utilisés pour collecter et traiter d'énormes quantités de données sur chaque individu. Les informations ainsi obtenues augmentent de manière considérable l'efficacité des moyens de coercition physique. [26] . Enfin, il y a les méthodes de propagande, dont les mass media sont les vecteurs les plus efficaces. Des techniques efficaces ont été mises au point pour gagner les élections, vendre des produits, influencer l'opinion publique. L'industrie du "divertissement" (entertainment) est un important outil psychologique du système, peut-être même lorsqu'il déverse des flots de sexe et de violence. Le "divertissement" offre à l'homme moderne parmi les meilleurs moyens d'évasion. Tant qu'il est absorbé par la télévision, les vidéos, etc ..., il peut oublier le stress, l'angoisse, la frustration, l'insatisfaction. La plupart des hommes primitifs, lorsqu'ils ne travaillaient pas, étaient satisfaits de rester assis à ne rien faire, car ils étaient en paix avec eux-mêmes et avec le monde. Mais la plupart des hommes modernes doivent être occupés ou divertis, sans quoi il s'ennuient, c.a.d ils deviennent nerveux, instables, irritables.
D'autres techniques sont encore plus sournoises que les précédentes. L'éducation n'est plus simplement une affaire de fessée quand l'enfant ne connaît pas sa leçon ou de récompenses quand il la sait. C'est devenu une technique scientifique pour contrôler le développement des enfants. Les centres d'éducation Sylvan, par exemple, ont eu un grand succès en motivant les élèves pour leurs études, et des techniques psychologiques sont aussi utilisées avec plus ou moins de réussite dans les écoles traditionnelles. Les techniques "parentales" que l'on enseigne aux parents sont destinées à faire accepter aux enfants les valeurs fondamentales du système et à rester sur les voies qui lui sont utiles. Les programmes de "santé mentale", les techniques "d'intervention", la psychothérapie, et autres sont présentées comme étant bénéfiques pour l'individu, mais en pratique ne sont que des méthodes visant à contraindre les individus à penser et à se comporter comme le système le désire (Il n'y a aucune contradiction ; un individu dont le comportement ou les actions entrent en conflit avec le système se trouve face à face avec une puissance bien trop forte pour lui permettre de s'imposer ou de fuir, ce qui fait qu'il souffre alors de stress, de frustration, de sentiment d'impuissance. Sa vie de tous les jours sera bien plus facile s'il fait ce que le système attend de lui. Ainsi, le système travaille pour le bien des individus en leur lavant le cerveau pour s'assurer de leur conformisme). Les brutalités contre les enfants sous leurs formes "évidentes" sont condamnées par la majorité, si ce n'est toutes les cultures. Tourmenter un enfant, pour une raison donnée ou sans raison, est quelque chose qui répugne à presque tout le monde. Mais beaucoup de psychologues interprètent le terme de "brutalité" de manière beaucoup plus large. Est-ce qu'une fessée, quand elle est autorisée par un système d'éducation cohérent et rationnel, doit être considérée comme une brutalité ? La question ne peut-être résolue qu'en considérant qu'une fessée est un bon moyen ou non pour permettre à une personne de s'insérer convenablement dans une société donnée. En pratique, le mot "brutalité" tend à être interprété comme tout moyen de "dressage" des enfants qui génère des comportements nuisibles au système. Ainsi, lorsqu'ils veulent s'en prendre à la cruauté brute, sans motif, les programmes pour prévenir la brutalité contre les enfants, sont dans la ligne du système.
Il est probable que la recherche continuera pour augmenter l'efficience des techniques psychologiques pour contrôler le comportement humain. Mais nous pensons que les techniques psychologiques seules sont insuffisantes pour adapter les êtres humains au type de société que secrète la technologie. Des méthodes biologiques seront certainement utilisées. Nous avons déjà fait mention des médicaments. La neurologie peut fournir d'autres voies pour modifier l'esprit humain. L'ingénierie génétique est déjà en train de se mettre en place sous la forme du "soin génétique", et il n'y a pas de raison de penser que de telles méthodes ne seront pas utilisées pour modifier le corps de façon à affecter le fonctionnement mental.
Comme nous l'avons mentionné au paragraphe 134, la société industrielle semble devoir entrer dans une période de turbulences, due en partie aux problèmes du comportement humain, et aussi à ceux de l'économie et de l'environnement. Et une large part des problèmes économiques et environnementaux du système provient de la façon dont se comportent les êtres humains. L'aliénation, la faible estime de soi, la dépression, l'hostilité, la rébellion ; les enfants qui ne veulent pas étudier, les gangs de jeunes, la consommation de drogue, les viols, les sévices à l'encontre des enfants, les autres délits, le sexe unsafe, les grossesses chez les adolescentes, la surpopulation, la corruption de la classe politique, la haine raciale, les rivalités ethniques, les conflits idéologiques aigus (pour ou contre l'avortement, par exemple), l'extrémisme politique, le terrorisme, le sabotage, les groupes anti-gouvernementaux ou anti-sociaux. Tout cela constitue une menace pour la survie du système. Il va être FORCE de prendre des mesures efficaces pour contrôler le comportement humain.
La décomposition sociale que nous observons à l'heure actuelle n'est certainement pas due à la malchance. Elle ne peut être due qu'aux conditions de vie que le système impose aux gens.(nous avons souligné que la plus importante de ces conditions est la destruction du processus de pouvoir). Si le système réussit à imposer un contrôle suffisant pour contrôler le comportement humain de façon à assurer sa propre survie, un nouveau seuil de l'histoire aura été franchi. Puisque, en gros, les limites de l'endurance humaine ont été celles du développement social (comme nous l'avons expliqué aux paragraphes 143,144), la société techno-industrielle devra dépasser ces limites en modifiant les êtres humains, que ce soit par des moyens psychologiques ou biologiques, ou les deux. Dans le futur, le social ne s'adaptera pas aux besoins des individus, mais ces derniers s'ajusteront pour répondre aux demandes du système. [27] De manière générale, le contrôle technologique sur le comportement humain n'est pas le produit d'un totalitarisme conscient ou même pour ouvertement restreindre les libertés [28] . Chaque pas sur le chemin de la prise de contrôle de l'esprit humain a été pensé comme une réponse rationnelle à un problème qui se posait à une société, comme limiter l'alcoolisme, réduire la criminalité ou inciter la jeunesse à s'engager dans des études techno-scientifiques. Dans beaucoup de cas, des justifications humanitaires ont pu être mises en avant. Par exemple, quand un psychiatre prescrit un antidépresseur, il vient en aide à un patient souffrant. Il semblerait inhumain de priver de médicaments quelqu'un qui en a besoin. Quand des parents envoient leurs enfants aux centres d'éducation Sylvan de façon à ce qu'ils soient manipulés pour s'aliéner dans leurs études, ils le font pour assurer un avenir à leur progéniture. Peut-être que certains de ces parents espèrent que personne n'a besoin de suivre un apprentissage dégradant pour obtenir un job, et que leur enfant ne subira pas un lavage de cerveau pour devenir un demeuré de l'ordinateur. Mais que peuvent-ils faire ? Ils ne peuvent changer la société, et leurs enfants seront chômeurs s'ils n'acquièrent pas certaines capacités. Alors ils les envoient à Sylvan.
Ainsi, le contrôle du comportement humain se fera non pas du fait d'une décision calculée des autorités, mais au fur et à mesure d'une évolution sociale (une évolution RAPIDE, toutefois). Il sera impossible de lui résister, car chaque étape, considérée en elle-même, apparaîtra comme bénéfique, à plus ou moins long terme, ou du moins, le mal créé par cette avancée semblera moindre que celui qui aurait été produit si elle n'avait pas eu lieu (voir paragraphe 127). La propagande par exemple sert pour de bonnes causes, comme s'opposer aux mauvais traitements contre les enfants ou la haine raciale [14] . L'éducation sexuelle est évidemment utile, mais son effet (du moins dans sa partie positive) est de faire se modeler les comportements sexuels hors de la famille pour qu'ils le soient par les mains de l'état, par le biais du système scolaire.
Supposons qu'on découvre un "gène de la criminalité" et qu'on ait aussi le moyen de prévenir cela [29] . Evidemment les parents des enfants "atteints" seront soumis à cette thérapie. Il serait inhumain de procéder autrement et de laisser l'enfant grandir pour finir comme un misérable criminel. Mais beaucoup, si ce n'est la plupart des sociétés primitives avaient une faible criminalité en comparaison de la nôtre, même si elles n'avaient aucun moyen sophistiqué de suivi des enfants, ni de systèmes élaborés de répression. Comme il n'y a pas de raison de supposer que l'homme moderne ait plus de dispositions innées que son ancêtre pour le mal, notre forte criminalité doit être due à la pression que la modernité fait peser sur les gens, dont beaucoup ne peuvent, ni ne pourront s'adapter. Ainsi un traitement pour annihiler des dispositions criminelles potentielles est, au moins en partie, un moyen de reformater les gens pour qu'ils soient "aptes" au système.
Notre société a tendance à regarder comme une "maladie" quelque mode de pensée ou quelque comportement qui n'est pas conforme, et il est plausible qu'un individu qui ne s'adaptera pas souffrira en même temps qu'il posera des problèmes au système. De cette façon, toutes les formes de manipulations à l'encontre des individus sont perçues comme un "traitement" contre une "maladie", et donc comme un bien.
Dans le paragraphe 127, nous avons souligné que l'utilisation d'un nouvel objet technologique est INITIALEMENT optionnelle, mais qu'elle ne le reste pas car cette nouvelle technologie tend à changer la société de façon à ce qu'il devienne difficile ou impossible pour un individu de se passer de cette technologie. Ceci s'applique aussi à la technologie du contrôle humain. Dans un système où la majorité des enfants sont programmés pour se passionner pour leurs études, un parent sera obligé de faire passer son enfant par un tel chemin, parce qu'il ne peut faire autrement, sans quoi, son enfant deviendra, par comparaison, un ignorant et, à terme, un chômeur. Ou supposons qu'on trouve un moyen de réduire le stress dont souffrent la plupart des gens, et ce sans effets indésirables. Si la majorité se soumet au traitement, le niveau général de stress s'en trouvera effectivement amoindri et le système pourra relever le niveau de stress induit en conséquence. En fait, un moyen de réduction du stress existe déjà : le divertissement de masse (voir paragraphe 147). Son utilisation est "optionnelle" : aucune loi ne nous oblige à regarder la télévision, écouter la radio ou lire les magazines. Mais le divertissement de masse est un moyen de réduire le stress et de s'évader dont beaucoup sont devenus dépendants. Tout le monde se plaint de la nullité de la télévision, mais presque tout le monde la regarde. Quelques uns se sont débarrassés de l'accoutumance à la télévision, mais ils sont rares ceux qui parviennent à vivre aujourd'hui sans user d'AUCUNE forme du divertissement de masse (jusqu'à récemment, la plupart des gens se satisfaisaient de ce qu'ils trouvaient dans leur entourage proche). Sans l'industrie du spectacle, le système n'aurait pas été capable de nous contraindre à un tel stress que celui que nous subissons.
En supposant que la société techno-industrielle survive, il est hautement probable que la technologie acquerra un contrôle presque absolu sur le comportement humain. Il a été établi, sans le moindre doute, que la pensée et le comportement humain ont un fondement majoritairement biologique. Comme l'ont démontré de nombreuses expériences, des sentiments comme la colère, le plaisir, la faim et la peur peuvent être activées ou désactivées grâce à des stimulus électriques sur les parties appropriées du cerveau. De même pour la mémoire. Des drogues peuvent provoquer des hallucinations ou simplement changer l'humeur. Il peut exister ou non une âme immatérielle, mais il est clair qu'elle a moins de force que les mécanismes biologiques. Si ce n'était pas le cas, les chercheurs n'arriveraient pas si facilement à contrôler les pensées et comportements humains par des moyens chimiques ou électriques.
Il est probable qu'il sera difficile de placer des électrodes dans la tête des gens de façon à pouvoir les contrôler. Mais le fait que les sentiments et pensées humaines soient si ouvertes aux interventions biologiques montre que le problème du contrôle de l'humain relève essentiellement du domaine technologique ; un "simple" problème de neurones, d'hormones, et de molécules complexes ; le genre de problème parfaitement solvable de manière scientifique. En gardant en tête cette obsession de notre société pour le contrôle social, on peut pronostiquer sans le moindre risque que de grandes avancées dans ce domaine ne vont pas tarder à être faites.
Est ce que la résistance populaire empêchera le contrôle technologique du comportement humain ? Ce serait le cas si l'on tentait d'imposer un tel contrôle d'un coup. Mais comme ce dernier s'insinuera progressivement, il n'y aura aucune résistance au bout du compte (voir paragraphes 127, 132, 153).
A ceux qui pensent que tout cela relève de la science-fiction, nous ferons remarquer que la science-fiction d'hier est devenue la réalité d'aujourd'hui. La révolution industrielle a complètement modifié l'environnement et le mode de vie de l'homme, et comme on peut s'attendre à ce que la technologie soit appliquée au corps et à l'esprit humain, l'homme lui-même sera aussi radicalement modifié que l'ont été son environnement et son mode de vie.
Le système est actuellement engagé dans un combat désespéré pour résoudre des problèmes qui le menacent, parmi lesquels celui du contrôle comportemental est le plus important. Si le système réussit assez rapidement dans son entreprise de contrôle du comportement humain, il pourra probablement survivre. Nous pensons que cela pourrait se faire d'ici quelques décades, disons 40 à 100 ans.
Supposons que le système survive à la crise des prochaines décades. Il devra donc avoir résolu, ou du moins maîtrisé, les principaux problèmes, particulièrement celui de "socialiser" les êtres humains. ; c.a.d avoir rendu les gens suffisamment dociles pour qu'ils ne constituent plus une menace. Ceci fait, il apparaît qu'il ne pourra plus y avoir aucun obstacle au développement sans frein de la technologie, et sa conclusion logique qui est le contrôle absolu de tout ce qui vit sur terre, y compris les hommes et les animaux supérieurs. Le système pourra devenir une organisation monolithique ou un ensemble de conglomérats coexistants dans un mélange de coopération et de compétition, comme actuellement le gouvernements, les trusts, et autres groupes de pression. La liberté humaine sera pratiquement anéantie, car l'individu ou les petits groupes seront impuissants contre les gigantesques organisations disposant de moyens hi-tech et d'un arsenal de moyens psychologiques et biologiques pour manipuler les êtres humains, en plus des outils de surveillance et de coercition proprement dite. Seul un nombre limité de gens auront un pouvoir réel, et même ceux-ci n'auront qu'une liberté limitée, car leur comportement sera par trop régulé, comme de nos jours nos politiciens ou nos dirigeants de multinationales.
Ne nous imaginons pas que le système s'arrêtera de développer des moyens de contrôle comportemental une fois la crise des prochaines décades achevée, et qu'un contrôle croissant ne sera plus nécessaire à sa survie. Au contraire, une fois la période difficile passée, le système augmentera sa puissance de contrôle encore plus vite, car il ne sera plus freiné par ce que nous connaissons actuellement. La survie n'est pas la seule motivation pour étendre son pouvoir. Comme nous l'avons expliqué aux paragraphes 87-90, les techniciens et les scientifiques vivent leur travail comme une activité compensatrice; c.a.d qu'ils satisfont leur besoin de pouvoir en résolvant des problèmes techniques. Il continueront donc à le faire avec un enthousiasme intact, et parmi les problèmes les plus "exaltants" à résoudre, se trouveront les "comment" du corps et de l'esprit humain, et la manière de s'y immiscer. Pour "le bien de l'humanité", bien entendu.
Mais d'un autre côté, supposons que la lutte des prochaines décades s'avère trop forte pour le système. S'il s'effondre, il y aura certainement une période de chaos, une "ère de troubles" comme l'histoire en a déjà enregistrées dans le passé. Il est impossible de prédire ce qui émergera de cette période troublée, mais la race humaine n'aura pas d'autre chance. Le plus grand danger serait que la société industrielle se reconstitue peu à peu après l'effondrement. Il y a certainement de nombreuses personnes (avides de pouvoir tout particulièrement) qui seront pressés de voir les usines fonctionner de nouveau.
Par conséquent, ceux qui haïssent la servitude qu'impose le système s'attelleront à deux tâches. Premièrement, ils doivent maintenir une tension sociale de façon à affaiblir le système pour que la révolution devienne possible. Deuxièmement, il est nécessaire de développer et de propager une idéologie qui s'oppose à la propagande techno-industrielle et qui permettra de l'éradiquer à jamais. Les usines doivent être détruites, les livres techniques brûlés, etc ...
Deuxièmement, il faut mettre en balance la mort/la faim et la perte de liberté/dignité. Pour beaucoup d'entre nous, le liberté et la dignité sont plus importantes qu'une longue vie exempte de douleur physique. De surcroît, nous mourrons tous un jour, et il peut-être préférable de mourir pour sa survie ou pour une cause que de vivre une vie longue mais vide et sans but.
En troisième lieu, il n'est pas du tout certain que la survie du système conduise à moins de souffrance que son effondrement. Le système à déjà causé et continue à causer une immense souffrance partout dans le monde. Les cultures traditionnelles, qui pendant des siècles ont assuré un équilibre entre les individus et leur environnement, ont été laminées au contact de la société industrielle, et le résultat à été un immense champ de problèmes économiques, sociaux, environnementaux et psychologiques. Un des effets de l'intrusion de la société industrielle a été que les moyens traditionnels de contrôle de la population ont été anéantis. D'où une explosion démographique, avec tout ce que cela implique. De plus, il faut tenir compte de la souffrance psychologique qui s'étend sur les pays occidentaux, supposés fortunés (voir paragraphes 44, 45). Personne ne sait ce qu'il résultera de la disparition de la couche d'ozone, de l'effet de serre, et autres problèmes environnementaux qui ne sont pas encore visibles. Et comme la prolifération nucléaire l'a montré, la technologie ne peut être tenue hors des mains des dictateurs irresponsables du Tiers-Monde. Avez vous envie de spéculer sur ce que l'Irak ou la Corée du nord feront de l'ingénierie génétique ?
"Oh", disent les technophiles, "la science va arranger tout cela ! Nous allons éradiquer la famine, éliminer la souffrance psychologique, rendre tout le monde heureux et en bonne santé !". C'est ça ... C'est ce qu'ils disaient il y a deux cent ans. La Révolution Industrielle était censée éliminer la pauvreté, répandre le bonheur, etc ... On en est loin du compte. Les technophiles sont désespérément naïfs (ou décevants) en ce qui concerne la compréhension des problèmes sociaux. Il sont incapables de comprendre (ou feignent de l'être) que de grands changements au sein d'une société, même s'ils semblent bénéfiques, conduisent à une chaîne d'autres changements, dont la plupart sont impossibles à prévoir (paragraphe 103). Le résultat en est la désagrégation de la société. Ainsi, il est probable que dans leurs tentatives pour mettre un terme à la pauvreté et à la maladie, rendre les personnalités dociles, heureuses, et ainsi de suite, les technophiles créeront des systèmes sociaux extrêmement troublés, peut-être plus qu'actuellement. Par exemple, les scientifiques se vantent de pouvoir combattre la famine en créant génétiquement de nouvelles plantes. Mais ceci permettra à la population humaine de continuer à s'accroître indéfiniment, et il est bien connu que la surpopulation conduit à une augmentation de stress et d'agressivité. C'est au moins un exemple de problème PREVISIBLE qui pourrait advenir. Nous pouvons en inférer que, comme l'a montré le passé, le progrès technique amène de nouveaux problèmes bien plus vite que les anciens ne peuvent être résolus. Ainsi, une longue et pénible période d'ajustements sera nécessaire aux technophiles pour débarrasser leur Meilleur Des Mondes de ses bugs (s'ils s'y arrivent). Dans le même temps la souffrance s'accroîtra. Il n'est donc pas certain du tout que de la survie de la société industrielle résultera moins de douleurs que de son effondrement. La technologie a placé la race humaine à un endroit d'où il n'est pas facile de trouver une issue facile.
Tout d'abord supposons que les ordinateurs soient devenus des machines telles qu'elles peuvent faire tout ce que fait un homme, en mieux. Dans ce cas, vraisemblablement, tout travail sera fait par d'immenses systèmes de machines hautement organisées et aucun effort humain ne sera plus nécessaire. Dans ce cas, de deux choses l'une. Ou les machines opèrent sans aucun contrôle humain ou ce dernier a encore un droit de regard.
Si les machines sont complètement autonomes, nous ne pouvons faire aucune conjecture quant aux résultats, car il est impossible de savoir comment de telles machines se comporteront. Nous voulons juste signaler que le destin de la race humaine sera à la merci des machines. On rétorquera que la race humaine ne sera jamais assez folle pour laisser tout le pouvoir aux machines. Mais nous ne voulons pas dire que la race humaine abandonnera volontairement sa destinée aux machines, ni que ces dernières deviendront omnipotentes de leur propre chef. Ce que nous suggérons, c'est que la race humaine pourrait facilement se mettre dans une position de dépendance telle qu'il n'y aurait pas d'autre choix que d'accepter toutes les décisions des machines. Comme la société et les problèmes auxquels elle est confrontée deviennent de plus en plus complexes, et, que dans le même temps, les machines deviennent de plus en plus intelligentes, les gens laisseront les machines prendre les décisions à leur place, pour la simple raison que les résultats fournis par les machines seront meilleurs que ceux qu'aurait pu fournir un homme. Eventuellement, un niveau pourra être atteint où les décisions à prendre pour maintenir le système à flot deviendront tellement complexes que les êtres humains seront incapables de le faire. A ce moment là, les machines auront le pouvoir effectif. Les gens ne seront plus capables d'arrêter les machines, car ils en seront trop dépendants pour risquer un suicide.
D'un autre côté, il est possible que le contrôle humain sur les machines puisse être maintenu. Dans ce cas, l'homme moyen pourra contrôler certaines machines domestiques, comme sa voiture ou son ordinateur familial, mais le contrôle des gros complexes cybernétiques sera entre les mains d'une élite très réduite - comme maintenant, mais avec deux différences. Du fait du perfectionnement des techniques, l'élite aura un bien plus grand contrôle sur les masses, et comme le travail humain sera devenu inutile, les masses deviendront superflues, un fardeau encombrant pour le système. Si l'élite est sans pitié, elle peut simplement décider d'exterminer la plus grande partie de l'humanité. Si elle est humaine, elle peut user de propagande ou de techniques bio-psychologiques pour réduire le taux de natalité, jusqu'à extinction des désoeuvrés, laissant ainsi le monde à l'élite seule. Ou, si l'élite est constituée de libéraux "au coeur tendre", elle peut décider de jouer le rôle du bon berger pour le reste de la population. Elle fera en sorte que les besoins physiques de chacun soient satisfaits, que les enfants soient éduqués dans de bonnes conditions d'hygiène mentale, que tout le monde ait un hobby prenant pour pouvoir s'occuper, et que celui qui devienne insatisfait se soumette au "traitement" qui le guérira de sa "maladie". Evidemment, une tel vie sera tellement vide de sens que les gens devront avoir été formatés biologiquement ou psychologiquement pour éradiquer leur besoin de processus de pouvoir ou pour le "sublimer" au travers de quelques activités sans danger. Ces êtres humains standardisés seront peut-être heureux dans une telle société, mais il ne seront certainement pas libres. Ils auront été réduits au rang d'animaux domestiques.
Mais supposons maintenant que les informaticiens n'arrivent pas à développer une intelligence artificielle digne de ce nom, ce qui rendra le travail humain encore nécessaire. Même ainsi, Les machines prendront à leur compte la majorité des travaux les plus simples, ce qui entraînera un accroissement des travailleurs à faible qualification inemployés (C'est ce qui arrive actuellement. Beaucoup de gens ne trouve pas de travail ou avec les plus grandes difficultés, parce que pour des raisons intellectuelles ou psychologiques, ils ne peuvent acquérir le niveau de compétences requis pour se rendre utiles pour le système). Ceux qui travaillent sont soumis à des pressions croissantes ; ils auront besoin de plus en plus de stages, de plus en plus de compétences diverses et pointues, et devront même se montrer encore plus efficaces, conformes et dociles, car ils ne seront désormais rien de plus que des cellules dans un organisme géant. Leurs tâches deviendront extrêmement spécialisées ce qui fait que leur travail sera, en un sens, déconnecté du monde réel, puisqu'ils seront polarisés sur un infiniment petit de la réalité. Le système utilisera tous les moyens dont il dispose (psychologiques/biologiques) pour formater les gens, les rendre dociles, pour qu'ils acquièrent les compétences dont le système a besoin et qu'ils "subliment" leur besoin de pouvoir au travers des tâches qui leur seront dévolues. Mais le fait que les gens d'une telle société devront être dociles requière certaines capacités. La société peut trouver l'esprit de compétition utile, fournissant à ceux qui ne vivent que pour la compétition des filières qui serviront les intérêts du système. Nous pouvons imaginer le "dedans" de ces filières. Nous pouvons imaginer une société à venir dans laquelle n'existeront que des compétitions sans fin pour le pouvoir et/ou le prestige. Mais très peu de gens arriveront au sommet, là où se trouve le véritable pouvoir (voir la fin du paragraphe 163). Une société où une personne peut satisfaire son désir de pouvoir en écrasant toutes les autres sur son passage, les privant ainsi de LEURS opportunités de pouvoir, une telle société serait répugnante.
On peut encore envisager d'autres scénarios à partir des diverses possibilités dont nous venons de discuter. Par exemple, il est possible que les machines s'emparent du travail vraiment important, vital, tandis que les hommes ne se consacrent qu'à des tâches secondaires. On a suggéré, par exemple, que le développement de l'industrie des services procurerait des emplois à beaucoup de personnes. Ainsi les gens passeraient leur temps à cirer les chaussures des autres, à conduire autour des stations de taxis, à faire des paquets cadeaux, etc ... Cela nous parait une manière de finir des plus méprisables pour la race humaine, et nous doutons que beaucoup de personnes s'épanouiront dans de telles activités ineptes. Ils voudront chercher d'autres, de plus dangereuses alternatives (drogues, criminalité, cultes, "hate groups") sauf s'il sont psychologiquement ou biologiquement formatés pour s'adapter à une pareille vie.
Inutile de le dire, les scénarios développés plus haut ne sont pas exhaustifs. Ils indiquent seulement les possibilités qui nous paraissent les plus probables. Mais nous ne pouvons en envisager de plus agréables. Il est extrêmement probable que si le système techno-industriel survit aux 40 à 100 années à venir, il aura dans l'intervalle développé certaines caractéristiques : Les individus (au moins les "bourgeois", qui sont bien intégrés dans le système et le font tourner, et qui de ce fait détiennent le pouvoir) seront dépendants comme jamais des grandes superstructures ; ils seront "socialisés" à outrance et leur capacités mentales et physiques pour une grande part (pour la plus grande part, probablement) seront celles pour lesquelles ils auront été formatés et ne seront pas dues à la chance (ou à la volonté de Dieu, si on veut) ; et ce qu'il pourra rester de nature sauvage sera réduit à des lambeaux préservés pour l'étude scientifique et gardés sous le contrôle des scientifiques (et, ainsi, il n'y aura plus rien de sauvage). Dans longtemps (disons dans quelques siècles), il est probable que ni l'homme, ni les organismes supérieurs n'existeront sous la forme que nous leur connaissons maintenant, car à partir du moment où vous commencez à modifier des espèces à l'aide de l'ingénierie génétique, il n'y a pas de raisons de s'arrêter en si bon chemin, et, donc, les transformations continueront jusqu'à ce que plus rien ne soit reconnaissable.
Quoi qu'il en soit, il est certain que la technologie est en train de créer pour l'homme un environnement physique et social radicalement différent de tous ceux auxquels la sélection naturelle avait adapté la race humaine physiquement et psychologiquement. Si l'homme ne s'adapte pas à ce nouvel environnement en étant artificiellement formaté, alors, il s'y adaptera au long d'un douloureux processus de sélection naturelle. Ce dernier cas est de loin plus probable que le précédent.
Il serait préférable de jeter aux ordures tout ce système puant et d'en assumer les conséquences.
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