>uZine >13 novembre 1996





Quelle liberté d'expression pour le Net ?
(la réaction de Jean-Charles Vidal)


La censure suppose une certaine morale, c'est à dire des idées partagées par un certain groupe social, idées auquel il tient et qu'il est prêt à défendre contre certaines pratiques qu'il juge incompatibles avec ces idées. C'est cela (en gros) la censure. Ce groupe à des délégués (en démocratie parlementaire, des élus),chargés de faire appliquer la loi - reflet plus ou moins exact de la morale - et donc d'établir une ou des censures. Il est, dans ces conditions, censé exprimer la volonté du groupe social en question. Ça c'est la théorie.

En fait, nous ne sommes plus dans un système de citoyens (les membres du groupe) groupés autour d'un certain nombre de valeurs et entendant bien les défendre. Nous nous trouvons actuellement, et, ce, de plus en plus, dans un système où la marchandise doit pouvoir se transmettre de façon à se diffuser au mieux et le plus vite possible, se répandre et à terme remplir le tiroir caisse des gens qui la produisent. Pour dire les choses crûment, nous vivons dans un monde sans morale, sinon celle de la maximisation tous azimuts, ce que l'on peut difficilement qualifier de morale. Ca, c'est du côté de l'émetteur. De l'autre côté, nous n'avons plus de citoyens, mais une masse amorphe de consommateurs/enfants gâtés qui ne désirent désormais plus que jouir de la marchandise, sans la moindre entrave. Dans un système libéral, tout individu est supposé être autonome, unique dans ses désirs, et maître de ses choix. Il a le droit (et même le devoir) de pouvoir décider de ce qu'il veut absorber parmi le flux d'objets qu'on lui propose. Dans cette logique, au nom de quoi interdirait-on à un producteur de données néo-nazies (ou pédophiles ou n'importe quoi) de fournir ce que veulent des gens (qui de surcroît sont souvent prêt à payer pour) ?

C'est pourquoi, je pense, contrairement à Arno, que la censure est en passe de ne plus exister ou tout du moins dans le sens qu'avait ce mot auparavant. Quand elle est (mal) appliquée, elle reflète plutôt le constat d'impuissance d'entités en perte de vitesse, les états, qui livrent, sans trop y croire et sans beaucoup d'énergie, un combat d'arrière-garde face à la mondialisation du marché. Pas étonnant que les Microsoft, les Netscape, les Time-Warner et consorts affichent le ruban bleu qui ne mange pas de pain. Leur but est de vendre, n'importe quoi et le plus vite possible, de maximiser la diffusion, et de ne pas être emmerdés par ces résidus obsolètes que sont les groupes sociaux et leurs vues du monde, leurs valeurs, ces choses hors d'âge, tellement ringardes, et qui n'ont plus que des gouvernements, des états exsangues pour les représenter (et les protéger, le cas échéant). En fait , le libéralisme économique (surtout mondialisé) n'a qu'une loi : «Est bon tout ce qui se vend et n'est bon que ce qui se vend». Quid de la censure dans un pareil programme ? La censure était un des moyens d'expression du social (pas le plus sympathique peut-être), et le social est en voie de désagrégation avancée, parce que le social fait chier le marché. Le social est une lubie d'un autre âge. La censure va bientôt être autant d'actualité que les pèlerinages religieux...

Une dernière chose que mettent en avant certains défenseurs de la morale (qui ne se rendent pas compte de leurs propres contradictions) : les enfants. Oui, nos chères têtes blondes qui risquent au gré du web-surfing de tomber sur des sites malsains (à vous de choisir lesquels...). C'est vraiment un faux problème par excellence : pour empêcher que les gosses ne reluquent n'importe quoi, le meilleur moyen est encore que les parents veillent à ce que regardent leurs chiards. Mais c'est trop demander à des géniteurs qui sont avant tout des consommateurs et qui ne veulent pas s'emmerder avec ce genre de choses. Ils préféreraient qu'on le fasse à leur place, et qu'on leur vende des puces pour limiter les accès. Le consommateur n'aime pas prendre de décisions et d'une manière général, tout ce qui pourrait troubler son festin. L'irresponsabilité est le mode d'être du consommateur.

La conclusion s'impose d'elle-même : la censure est morte ou en passe de l'être. A sa place se dresse la loi du marché (de la jungle ?). On arrive alors à une censure par la bande, par élimination des plus faibles, et en général, par l'éradication de la qualité, de la réflexion et du talent. Mais il ne s'agit plus de censure au sens strict du terme, telle que je l'ai définie plus haut, mais de simples lois économiques.

Comme Arno, je ne suis pas un fanatique de la censure. Dans un groupe social, en particulier en régime démocratique, il y a une pluralité d'opinions qui peuvent s'affronter pour imposer une censure la plus «juste» possible, la moins restrictive, du moins peut-on l'espérer. Dans l'optique de la maxi-diffusion du n'importe quoi qui rapporte, on ne peut arriver qu'à des censures économiques ou au mieux hypocrites (et qui dans ce cas, ne seront pas appliquées).

Jean-Charles Vidal,
Maréchal-Dictateur-Président à vie de RIEN.

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