Quelques nouvelles du front ...
Depuis quelque temps, on met notre patience à rude épreuve avec cette notion groucho-marxienne d'entreprise citoyenne. Expression incongrue et aberrante qui ne peut être serinée sans provoquer une hilarité inextinguible que par les béni-oui-oui des médias et ex-nouveaux philosophes assermentés des hebdomadaires pour cadres et autres représentants de l'upper-middle class dont l'esprit critique se limite à l'analyse des fluctuations du CAC 40.
Dans le même ordre d'idées, certains "sociologues" ont disserté à loisir dans d'épais bouquins sur l'éthique et le monde des affaires. Autant noircir du papier sur les rapports flagrants entre nazisme et amitié entre les peuples. On voit très mal, même avec une imagination lysergique, comment accommoder le désir de maximisation des profits et une morale, la plus minimale soit elle.
Mieux, d'authentiques requins, comme Bolloré (qui intrigue actuellement comme un Iznogoud moyen au sein du groupe Bouygues), dispensent d'hallucinants séminaires sur le sujet dans de grandes écoles de commerce devant un aréopage choisi de futures crapules.
Car les costumes sombres (garants d'une certaine respectabilité ?) et l'air onctueux de pères nobles des dirigeants qui déblatèrent dans les colonnes de Valeurs Actuelles ou du Figaro ne convainquent personne. Et surtout pas moi. Ces sympathiques personnages qui voudraient bien passer pour de nouveaux humanistes postindustriels, ne peuvent cacher à qui que ce soit - et surtout pas à eux-mêmes - que si des lois d'un autre âge ne les bridaient pas, ils se comporteraient comme les soudards mercantiles qu'ils sont, qu'ils seront jusqu'à la consommation des siècles et qu'ils ont toujours été depuis que le monde est monde. Imaginons qu'on leur permette, sous un prétexte ou un autre, de se saisir du bien d'autrui contre une compensation financière symbolique, avec tous les bénéfices évidents que cela implique : que feraient-ils à votre avis ? Se retrancheraient-ils derrière leur "éthique" d'hommes d'affaires et clameraient-ils bien haut : "je ne mange pas de ce pain là" ? Qui donc avalerait une telle fable ? Même les pages saumon d'un quotidien au nom de coiffeur préféreraient regarder ailleurs si pareille éventualité devait advenir ... Pure spéculation délirante de ma part, dira-t'on ... Que non ... A partir de 1936, l'aryanisation des biens juifs commença à battre son plein au sein du Reich ; en substance, cela signifiait que l'on pouvait acquérir à peu près n'importe quoi pour une bouchée de pain, voire pour rien du tout. Des usines, des commerces, des banques ... Même des appartements dont il suffisait de mettre à la porte les légitimes occupants pour en devenir propriétaires. La loi permettait de dépouiller sans risque celui qui était marqué par la souillure du paria, en l'occurrence le juif. Pourtant la loi n'est pas tout ; en tout être humain, nous dit on, se consume la flammèche de l'humanité une et indivisible, l'éthique individuelle qui devrait se cabrer devant pareils procédés et refuser de se saisir de biens si mal acquis.
Le moins que l'on puisse dire, c'est que les scrupules n'ont pas étouffé nos amis les chefs d'entreprises (et pas qu'eux d'ailleurs) ; même de grandes firmes, comme l'IG Farben ont participé à la curée (laquelle IG Farben s'est par la suite distinguée en exploitant à mort les esclaves d'Auschwitz). Cela, par exemple, Raul Hilberg le raconte très bien dans La destruction des juifs d'Europe.
Mais afin de bien mettre les points sur les i, voila ce qu'écrivait à ses "employeurs" un homme d'affaires munichois engagé par les nazis comme consultant pour l'aryanisation :
"J'ai été si écoeuré par les méthodes brutales [...] employées contre les juifs que je refuse désormais de participer, sous quelque forme que ce soit, aux aryanisations, même si cela signifie pour moi la perte d'indemnités non négligeables [...]. En ma qualité d'homme d'affaires de longue date, honnête et probe, je ne [peux] plus rester là à encourager la façon dont de nombreux hommes d'affaires, directeurs d'entreprises, et autres "aryens", [...] tentent
de s'emparer sans vergogne des fabriques et magasins juifs, etc., en déboursant le moins possible et pour un prix ridicule. Ces gens s'abattent comme un vol de vautours, l'oeil vitreux, la langue pendante, pour se repaître de charognes juives."
On me fera remarquer que ce passage est du, justement, à un des ces hommes d'affaires que je fustige. Soit. Un juste. Mais qu'on se souvienne que la poignée de justes - qui a sauvé l'honneur de l'humanité en Europe - n'a pu malgré tout empêcher le génocide. Les lois et le droit en général sont là pour faire en sorte de ne pas laisser les coudées franches à ces gens là. On comprend qu'ils hurlent tous en coeur l'aria assourdissante des déréglementations en tout genre ...
Evidemment, nos amis les "décideurs" et leurs porte-paroles à retournement de vestes supersoniques (songeons à un Serge July, par exemple), ont envahi l'espace médiatique, l'espace symbolique, l'espace idéologique, l'espace tout court, et leur sourire patelin vaut bien celui, tout aussi omniprésent, du petit père des peuples en son temps. Souvenez-vous simplement de ceci : un escroc ne peut survivre dans son métier que s'il est sympathique ...
Source : L'Allemagne nazie et les juifs - les années de persécution (1933-1939) de Saul Friedländer, aux Editions du Seuil (extrait page 261).
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