Respect !




"tu rêves de génies bornés, à l'allure civilisée, que tu puisses promener sans rougir en triomphe par les rues de ta ville", disait Wilhem Reich peu de temps avant de griller son dernier fusible, ce qui n'enlève rien à la pertinence de son propos, tout obnubilé qu'il fût par la commercialisation de ses caissons à orgone. Voilà quel est le sens véritable de la Culture, dernière valeur occidentale (après l'évangélisation illuministe des nègres et autres peuplades attardées, et l'hystérie du bonheur par le progrès qui trébucha un rien près des crématoires de Maidanek). La respectabilité ; notre désir refoulé le plus cher. Le beau redevenant l'expression du bien moral, fantasme des dames patronnesses et des pions rassis chers à W. Gombrowicz. Car, vois-tu, ami lecteur, fasciné par tant de pédante érudition, et contrairement à ce que l'on croit, le public préfère (et de très loin) les histoires qui finissent bien et où les méchants sont bien punis à la fin par Bruce Willis (ou par Jean-Pierre Leaud, selon le créneau visé). Il n'aime pas les crapules. Et surtout pas qu'un créateur (au sens large) puisse faire la part belle à tous les Rastapopoulos du monde. Et, sache bien, ami lecteur, qu'il ne s'agit pas de ce qu'on nomme avec un mépris à peine dissimulé (et d'autant plus mal dissimulé qu'on s'en auto-proclame porte-parole) "public populaire". C'est à dire le tas de connards qui vont applaudir à la fin de "Titanic". Non, non ; même les fans de Rohmer sont dans le même cas. Qu'il s'agisse de massacrer les affreux dealers de dreugueu ou de dénoncer le malheur des immigrés roumains atteints du sida et parqués dans de sordides grands ensembles, tout le monde entonne le même péan, et chacun de montrer ses mains, blanches comme neige, et non plus sales, ainsi que nous le serinait Sartre pendant nos cours de première. La pose du philosophe-moraliste-messie est de mise, même si selon des postures différentes.

Le temps des francs-tireurs est bien fini : le rêve de tout "undergrounder" est de finir ses jours à Beaubourg entre Dubuffet et Buren ou d'étaler largement son cul dans un des moelleux fauteuils de l'Académie de La France, suivant la filière choisie après le bac. La techno organise sa fête - pas question d'imaginer durant ce défilé bon enfant qu'on puisse s'envoyer des poignées d'exta par poignées pendant les raves, ça ferait tâche - , et, ce, devant un ministre de la culture en exercice, et l'autre entre 2 liftings. Il ne s'agit évidemment pas que de se donner du bon temps en dansant dans la rue, mais d'accéder à une reconnaissance sociale ; à la respectabilité. "On n'est pas des voyons, ni des débauchés, et notre musique, c'est de la vraie musique", et d'autant plus vraie que bientôt des sujets de thèses lui seront consacrés. Il faut être estampillé "culturel / certifié conforme" (à moins, que la dite fête ne doive en fait que servir de tremplin à ses organisateurs, comme jadis SOS-Racisme à Julien Dray). Combien de furieux la tronçonneuse entre les dents sont devenus, à la vitesse d'un charter d'immigrés, de vieux cons pontifiants, rédigeant notules après notules dans les colonnes du Fig' Mag' sous l'oeil attendri de Jean D'Ormesson ? Aucune éthique ne semble résister à l'attrait d'une légion d'honneur. Mais finalement, tout cela est bien normal, ami lecteur qui commence à s'impatienter. Banal, même : le talent, c'est avant tout la capacité de le faire reconnaître comme tel, ce talent [1]. On ne devient pas connu par hasard, il faut se décarcasser pour cela, respecter les lois implicites du métier, etc. D'où une évidente normalisation à plus ou moins long terme [2].

Mais où veux-je en venir, ami lecteur, dois-tu te demander, et pourquoi une progression aussi bordélique ? J'y viens. Nous étions partis de la respectabilité, et des Grands-Hommes-Comme-Il-Faut à livrer en pâture à l'adoration didactique. Ce qui nous amène au cas Céline. Voilà un écrivain considéré par bon nombre de lecteurs - et pas tous cadres du FN - comme un des novateurs du siècle, et qui dans le même temps apparaît - dans la vie réelle - comme un personnage assez insupportable, pour ne pas dire une franche crapule. Car, voyez vous, le susnommé Destouches fut très classiquement antisémite vers la fin des années 30 (je veux dire par là que cette position pour abjecte qu'elle soit était partagée par nombre de gens à l'époque), et commit d'ailleurs parmi les pires pamphlets de langue française sur ce thème, puis a renié après guerre ces brûlots, tout en geignant de manière assez insupportable pendant le temps qui lui restait à vivre. Il a professé un mépris sans bornes pour la quasi totalité de l'humanité (à part "les animaux, les malades, les prisonniers"), était très certainement homophobe, aurait certainement daubé Mgr Gaillot, et serait très mal passé chez Mireille Dumas. Bref pas un modèle de social-démocrate à présenter aux enfants des écoles. Je suis tout prêt à admettre que c'était un salaud et les tentatives hagiographiques de certains des ses admirateurs frisent le ridicule.
Nous voici donc avec : "Où est le problème ?" me direz-vous. "L'important ce sont ses bouquins, le reste on s'en fout (ou toute autre expression plus ou moins imagée du même tonneau)". Eh bien, pas du tout, car voici qu'arrive, au galop, sur son grand cheval blanc, La Respectabilité en armure étincelante et les tables de la loi en main. Un génie - ou ne fusse que quelqu'un de reconnu dans sa branche - se doit d'être irréprochable ; au moins d'avoir la déclaration des droits de l'homme comme livre de chevet. Vous pensez bien, dans ces conditions que ce chancre mou de Céline fait un peu tache [3]. Comme cela ne sert pas à grand chose de nous détailler par le menu sa bassesse (comme je l'ai dit, ce sont ses ouvrages que l'on lit généralement, pas sa biographie), régulièrement des plumitifs, en mal d'inspiration ou de reconnaissance, tentent de nous expliquer que Louis Ferdinand ne savait pas écrire, que c'était un gros nul tirant jusqu'à épuisement sur les même ficelles (les fameux trois petits points ...), et que normalement, il n'aurait même pas du être édité par la Pensée Universelle. Puisqu'il s'avère presque inutile - et peu rentable - de révéler les turpitudes de l'homme, déboulonnons la statue et faisons la chuter. C'est d'un assez bon rapport, et ce doit être assez jouissif pour des gens pas même capables d'être le nègre de Rika Zaraï ... Plus de Céline, plus d'offense à la respectabilité. Il suffisait d'y penser. L'ennui, étant donné la fréquence de ce genre d'exercices de style, c'est que cette stratégie n'a pas l'air d'être des plus payante ...Et c'est heureux ...

Résumons-nous : Il faut accepter ce qui semble insupportable à de tardifs disciples de Platon. A savoir qu'on peut être à la fois un génie ET un salaud intégral. Une pareille attitude pourrait servir à nous débarrasser de la Culture/Cucul, de la Culture/Musée, de la Culture/Garde-A-Vous, de la Culture/Bibelot, de la Culture/Télérama, de la Culture/Ministère De La Culture, de la Culture/Edification Des Masses, en bref, de la Culture/Cadavre, de la Culture/Mausolée De Lénine devant laquelle il est de bon ton de se prosterner (le Nagan sur la nuque est pour bientôt).



Notes


  1. C'est en gros ce que disait John Cowper Powys dans son autobiographie. Il était d'ailleurs un brillant contre-exemple, étant donné sa quasi-pathologie mentale qui l'empêcha sa vie durant de s'intégrer où que ce fût.

  2. Il est vrai, que d'un autre côté, le mythe de l'Artiste Maudit a beaucoup fait de dégâts, mais c'est un autre problème.

  3. Le cas de Martin Heidegger est encore plus scabreux. Certains le considère comme LE philosophe du siècle, ce qui ne peut que donner des crises d'urticaire aux tenants de la correctness. Sa compromission avec le régime nazi étant patent (en particulier lors du rectorat de 1933/1934), il est aisé de s'en prendre au personnage public, d'autant que son oeuvre est des plus ardue et qu'il est beaucoup plus facile d'attaquer l'homme sur ses engagements passés (exercice où s'est par exemple illustré jadis un titan de la pensée comme J.F Kahn). On espère, ainsi, comme d'habitude, invalider son système philosophique ; ce qui est, il va sans dire, une imbécillité pure et simple.
    Depuis peu Karl Marx se trouve dans la même situation.



Un petit tour au bout de la nuit ?



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