L'homme et ses familiers




Salut, cher public. Bonjour, le gâteux. Aujourd'hui est un grand jour car je vais rester zen. Pourquoi irais-je donc m'énerver tel l'ex-indo gueulard agrippé au casa du comptoir ? Pourquoi - et une fois de plus - tempêter contre l'aplaventrisme d'une presse si mirifiquement apte à se voter des félicitations à l'unanimité alors qu'elle ne fut guère capable que de recopier benoîtement les communiqués SIRPA - lors du parcage des arabes blancs para-albanais ?
Pfff ... Tout a déjà été dit, non ? Des centaines de fois - après coup, bien sûr, et je me fatigue à me remémorer les tartuffesques séances d'auto-flagellations propres sur elles une fois passée la ratonnade irakienne. Promis, juré, on ne recommencera plus, on a très honte, d'ailleurs Virilio peut écrire dans nos colonnes, c'est vous dire si on conscientise, et July d'aller à Canossa en short XXL, une fois les braises bien refroidies.
Dans ces conditions, on s'explique mal (enfin, moi en tout cas), le comment de cette merveilleuse intox qui vient de déferler, plutôt cette stupéfiante absence d'info au sens strict [1],d'épaisseur critique, abandonnée au profit de vagues débats pour moralistes culs-de-jatte sur le fond tous d'accord ou se refilant les sempiternels mêmes vieux sujets imposés ("une guerre peut-elle être juste ?" ™). Ce qui permettait sans crainte du ridicule de reprendre par exemple en coeur ce merveilleux bobard des "boucliers humains", rejetons tardifs des mains coupés aux enfants belges de 1914 [2].
Ah, messieurs (mesdames) les journalistes, je vous promettrais bien le pal, si cela pouvait avoir la moindre utilité ... Ah pauvre Debray, soumis au tir de barrage des clones pour avoir osé rappeler qu'une guerre ne ressemble pas aux décors trisomiques imposés par Hollywood après l'échec du Vietnam. Car, merveilleux médiateurs que vous êtes, pourquoi ne pas avoir tenté d'expliquer (par exemple) au bon peuple de France (dont je fais partie) la si curieuse stratégie de l'OTAN, cette si étrange connivence entre agresseurs courtois et agressés débonnaires ? Une bien curieuse opération aérienne où l'on commence par ne pas s'en prendre aux aérodromes, à l'infrastructure militaire, ni même à la logistique des irréguliers qui devait bien pourtant passer par quelque part, où l'aviation ennemie, fort galamment, ne tente pas la plus petite interception contre ces bombardiers volant placidement comme des groupes d'oies à 4-5000 mètres, altitude idéale pour être claqués comme des pigeons d'argile. Et ceci n'est qu'un des troublants moments de ce si fumeux simulacre guerrier entre gens de bonne compagnie, alors qu'au sol les fosses s'emplissaient et que les yeux de cockers du petit écran se gargarisaient de vertueuse indignation et de compassion exsangue.

Mais où étaient-ils donc nos valeureux Albert Londres, nos investigateurs racés, ceux qui nous assomment tout au long de l'année avec les plates arias de la déontologie appliquée ? Tous pourris ? Tous nuls ? Les deux ?
Quelle importance ? Est-ce vraiment le propos ? A quoi bon s'indigner contre - justement - l'indignité des média. A quoi cela peut-il bien servir ? A rien. Et oui ! A rien. Zéro. J'ai moi-même donné dans ce numéro de redresseur de torts à la petite semaine, et puis, je me suis lassé, voyez-vous, en me rendant compte, finalement, qu'il n'y avait pas de torts à redresser.
Dans l'économie somptuaire du simulacre [3], les imprécations à fondement éthique ne sont pas de mise. Elles sont aussi déplacées qu'une protestation contre le manque d'intégrité morale d'une partie de Trivial Pursuit ™. La monstration du monde, et les discours de vérités - quels qu'ils soient - ne relèvent pas du même domaine. Vous pouvez bien râler - d'un point de vue esthétique - contre le goût douteux de votre vieille tante en matière de bibelots, vous n'irez pas chercher Rousseau à la rescousse lorsqu'elle se recrée ainsi un univers douillet à sa mesure.

Il ne s'agit plus en aucune façon de déchirer le voile des illusions (si tant est qu'une telle chose existe), mais bien de ravauder chaque jour la familiarité du monde (ou plus exactement des (de la) vue(s) qu'on s'en fait). Frileux nous sommes, et rien ne doit dépasser, faire tâche. Nous vivons dans un univers possiblement terrifiant où il est primordial que de bons pères nobles produisent des repères à intervalles réguliers, avec des figures du mal absolu, de braves types, des bons gars méritants, enfin la tapisserie du moralisme le plus doucereux que l'on n'ait jamais subi depuis l'ère victorienne. Car, c'est bien à cela que sert, par exemple, un quotidien : pas à informer - ce serait matériellement impossible de digérer la masse d'information s'il y en avait (mais fort heureusement, il n'y en a pas), mais à conforter le lecteur dans sa connivence au monde - et tant pis si cette connivence se fait au plus bas (ou au plus neutre) niveau possible ; de toute façon, la familiarité exige un electro-encéphalogramme le plus plat possible.
Lorsque l'humanoïde spongiforme vient au 20 heures réciter sa messe glougloutante, il n'est pas question d'informer, mais de rassurer ceux qui le regardent et de leur faire toucher du doigt la pérennité du monde, sa stabilité, son absence de crapulerie, son incapacité à créer du surprenant (toujours désagréable). "Aujourd'hui est tel qu'hier et demain sera tel qu'aujourd'hui". Tout va bien ainsi.
Croyez-vous vraiment qu'il a envie, le spectateur, qu'on lui dévoile les agissements des spéculateurs flambant aux roulettes des casinos monétaires, au risque de dévaster l'économie de son propre pays ? Et de le jeter éventuellement à la rue, lui l'éternel cocu ? Non, évidemment. Moi non plus, finalement, je n'y tiens pas tant que ça ...
Et les braves gens qui me disent "Moi, je ne regarde que le journal" (sous entendu : je laisse Patrick Sebastien et Navaro aux puent-la-sueur) me font bien rire. Sur le fond, il n'y a qu'une différence de degré, pas de nature ; Navaro génère de la familiarité sur le mode fictionnel, "Envoyé Spécial" sur le mode (même plus hypocritement) réaliste.
D'ailleurs, quel que soit le domaine, sous une apparence de nouveauté, on recycle sempiternellement les mêmes vieux remugles. Notre cinéma national n'en finit d'ailleurs pas :
  1. De crever à petit feu.
  2. De remettre en scène son inénarrable nombril (de plus en plus malpropre avec le temps) qui, ça tombe bien, se trouve aussi être celui de la classe moyenne étendue (c.a.d presque tout le monde : ceux qui bénéficient des avantages attachés à ce titre, et ceux qui en partagent les valeurs en attendant une embellie économique pour en profiter).
Quant aux ricains, c'est la familiarité 8 ans d'âge mental. Avec cela, on ratisse très large ; la presque intégralité, en fait.
[Le Cinéma] Maintenant il est gâteux ou il est infantile ... En Amérique, il est infantile, chez nous, il est gâteux ...
Disait Serge Daney. Qui avait bien raison [4]. Mais il peut être bon aussi de se demander quelle est la fonction du gâtisme ou de l'infantilisme quand ils se trouvent être les modes de représentations dominants. Surtout lorsqu'ils sont plébiscités.

Le 19eme siècle fut le siècle du spleen. De l'ennui vécu comme souffrance. Le IIIème millénaire va s'ouvrir sur l'ennui comme demande, comme désir. Mais dans ces conditions, l'ennui change de nom : il devient condition à la familiarité du monde. A se demander si un mode de vie "traditionnel" n'est pas en train de se mettre en place sur les ruines de la modernité (laquelle, au nom de cette néo-tradition est régulièrement simulée sous forme de recyclages). Mode de vie d'autant plus prégnant qu'il ne va pas tarder à être partagé par toutes les cultures (ou plutôt leurs rogatons), la multiplication des discours sur les différences et les singularités constituant justement un symptôme patent de la disparition de ce qui n'aurait pas besoin d'être défendu à grands coups d'effets de manches s'il affichait une insolente santé.

Au fait. Une des conclusions à tirer de tout cela : inutile - une fois de plus - de s'en prendre aux affreux méchants médiacrates ivres d'argent et vides d'éthique. C'est le public qui veut du familier, du rassurant, du connu. Ses fourriers ne valent certes pas la corde pour les pendre, mais il va peut-être falloir laisser tomber cet empoisonnant et stérile mélange de paranoïa et de démagogie [5].

Daney (encore lui !) :
[Debray, interviewer] (...) On ne pas critiquer la télé sans critiquer le public auquel elle s'adresse ?
[Daney] J'avais toujours reculé devant cela (...) et je pense qu'aujourd'hui on est obligé à cause de l'évolution récente de la télé (...)




Notes


  1. Cette absence était justement jadis le propre de la censure de guerre.

  2. Ceci ne veut pas dire qu'aucun bouclier humain n'a jamais été utilisé. Mais simplement, que dans une logique spectaculariste indexée sur l'émotionnel, on a d'autant plus tendance à faire passer pour cas général ce qui n'a jamais été qu'une fantaisie de psychopathe.

  3. Le terme de simulacre n'est pas heureux car il laisse entendre que non seulement il y a production d'une fausse réalité à la place d'une vraie, mais qu'en plus, c'est de propos délibéré. En fait, la réalité générée par les média est LA réalité, et nul n'est plus capable de se présenter, une réalité sous le bras, et d'être à même d'affirmer qu'elle est la vraie réalité.

  4. En l'occurrence, il visait la Qualité France, Berri, Tavernier et consorts. On peut y ajouter la nouveauté cul-bénique, à la façon de L'avis révé des langes (ha ha ha !).

  5. De même, s'il est réconfortant et reposant de se retrouver en groupe autour des tièdes foyers des faux problèmes, cela n'a jamais fait avancer aucun schmilblick que ce fût.



Salut, les p'tits loups !



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