Culture, je te hais.
A Antoine qui n'aime pas (lui non plus) Télérama.
Comment ne pas te haïr ? Tu nous as fait flasques et impotents. Impuissants, gras et lourdauds, incapables de faire le moindre pas de chat. Et nous en redemandons, adorateurs conséquents de ce qui nous tuméfiera jusqu'à la mise en terre, certains alors de notre définitive inutilité. Zélotes à musées, flagellants timides de la voie large et balisée à l'infini, officiants dérisoires du Veau de pyrite. Savoir vain. Envolées d'emprunt, troubles de seconde main, désirs extirpés de codex scrupuleux. Les souffleurs à cagoule d'or et rubis égrènent les ritournelles essoufflées ; les évêques de ce qui doit être sermonnent et désignent inlassables, sans répit, les répétés come-back du buisson ardent qui n'en finit pas de se consumer. Mais ce ne sont que rampes à gaz et postiches. Temesta et bon goût. Distillés par de somptueux ringards, incapables endimanchés de tiares étincelantes. Vois, c'est le spectacle : ces Grands Hommes mutilés dans leur cangue, ridiculisés, rasés à la caniche, contraints - parfois dans les larmes - au défilé. Le bovarysme comme devenir ; l'Etre, le factice étalé sur papier glacé et quadrichromie. Qui n'a pas son supplément culturel ? Qui n'a pas envie de se sentir moins con, de se réchauffer en troupeau dans la tiède matrice, sélectionnée et recousue à la diable ? Seigneur, pourquoi ne nous as-tu pas abandonnés ? Pourquoi la marche aléatoire parmi les collines et oliviers nous est-elle désormais refusée ? Pourquoi les litanies assourdissantes des maîtres d'école qui nous parquent sur le rude macadam de la cour et son unique platane ? Quand la foi n'est plus, reste la vertu. Quand la vie se meurt, reste la Culture. Et le ministère du culte. Et ses ecclésiastiques. Ses larbins. Sa pompe, pourtant minable et rapiécée.
Parmi les monstres sacrés, comme autant de statues du Commandeur, ces idoles, ces totems, fétiches d'acajou piteusement sculptés par les tristes sires de cette culture pour vieilles peaux à bout de souffle, mémères transfuges à peine déguisés du Fig' Mag', ravies d'un cérémonial prévisible à outrance, adoratrices-rombières de fastidieuses minutes de silence qu'aucun pet ne vient troubler, parmi les adorés obligatoires, figés dans la cire molle des assassins douteux, les figures emblématiques de Rimbaud et d'Artaud resplendissent.
Rimbaud, l'exalté, éternel enfant poussé trop vite, qui a sonné au coeur des futurs pères et mères de famille, tellement englué qu'il orne désormais les chocolats de Charleville. Rimbaud, l'enfileur de Verlaine que l'on préfère oublier et à qui l'on impose le manteau matelassé du prophète au front strié d'étoiles, Rimbaud dont on oublie jusqu'aux écrits, puisque le croyant se sent dispensé de relire les textes sacrés, tout occupé à se laisser dorloter par les marmottements des servants de l'Eglise. Finis les rebelles aux cheveux emmêlés par le vent de l'histoire. Finis les héros agitant les drapeaux rouges et noirs sur les crêtes escarpées. Finis les Action-Joe pour bons élèves et catéchumènes attentifs. Finis les mauvais décors de carton recouverts de pastels malhabiles. Finies les révoltes attendues ou essoufflées d'avoir trop servi, et de n'avoir pourtant jamais rien donné. Et prenons les bouquins ; ouvrons les pages :
J'ai tendu des cordes de clocher à clocher ; des guirlandes de fenêtre à fenêtre ; des chaînes d'or d'étoile à étoile, et je danse. [Illuminations (Phrases)]
Vous trouvez ça bon, vous ? Moi, non. Pas que ce soit mauvais ; mais plutôt navrant, mièvre. Cucul. Le cucul se vend bien, il est vrai. Et ce n'est pas un exemple isolé, un faux pas. Rimbaud me gonfle, et m'a toujours gonflé, et, ce, d'autant plus que tout un chacun se doit de s'extasier devant le génie immanent de l'Abyssin. On s'écrase, que voulez-vous, devant la morgue exponentielle, répétée par la multiplication des gueules, alors que l'on sait pertinemment que ces gens ne reconnaîtraient pas la beauté même s'ils la shootaient. Et les rustres défilent en commémorant, ministres en tête, et suivants seconds couteaux confits en dévotion.
Et Artaud ? Quel atroce ennui. Pontifiant borderline. "L'ombilic des rêves" ou "Le pèse nerfs" suintant de fastidieuse enflure et de douleurs mal fagotées, comme une relève de gardes républicains. Sans surprise. Artaud est paradoxalement l'écrivain de et pour la bourgeoisie, le miroir où elle se contemple avec une coquetterie un peu inquiète. Indispensable contrepoids au CAC 40, à la bonne mauvaise conscience des matins gris devant le ricoré. Petite idole propitiatoire, insupportable vrai-faux croyant, plat obsédé par le Mal et ses curés, avec ses préoccupations hors d'âge et ses inutiles macérations d'un autre siècle, Artaud ne pouvait, par ses cris surjoués, que ravir ceux qui s'engourdissent au feu des faux problèmes, des non-tourments. Arte (l'officine vidéo de Télérama), se devait de lui consacrer un long documentaire, vrai moment d'hagiographie béate et complaisante. Artaud le pénible, le fastidieux, le pompant, nouveau Christ souffrant, ressuscité après sa longue crucifixion de Rodez, remis en scène sans souci de rupture, long défilé de témoins consciencieux dépeignant à loisir la descente de croix telle qu'elle s'est figée dans le mythe (à part Paule Thévenin dont la subtilité vient parfois troubler le ronron programmé). Aurait-on vu un contemporain, UN SEUL, pour dire qu'Artaud était un terrible emmerdeur, doublé d'un ringard appliqué ?
Quelle pitié que ce cortège ! Quelle honte que ce laborieux consensus, ces médiocres portraitistes de cour, même plus capables d'embellir les visages couperosés des notables. Et cette morne digestion, cette apathie postprandiale, que les corbillards sont censés conforter. Vieux que nous sommes, ridés à l'enfance, livrés aux garrots et aux pressoirs à crânes. Séniles barbotants dans la pataugeoire sous l'oeil attendri des infirmiers du bon sens. Ah la table rase ! Balayer d'un revers de main les pantins et monuments d'allumettes, les catafalques poussiéreux. Pouvoir enfin gratter le stuc minable et remettre à jour la fresque des archers.
Peine perdue ....
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