Médias et réaction




Dans les années 50, B. Vian estimait que si la chanson française était un redoutable patchwork de nullités disparates, cela venait du fait qu'elle était produite par des médiocres, lesquels se réfugiaient derrière l'argument massue : "le public aime la merde, alors on lui en donne". Vian pensait que c'était une excuse facile pour des ringards qui ne savait que fabriquer de l'étron.

Le débat en est, grosso-modo, resté là et on retrouve les 2 thèses antagonistes :
  1. Le public, dans sa majorité, aime la merde, et des gens lui en fournissent, en bons professionnels qu'ils sont.
  2. Les producteurs de Spectacle (au sens large) sont de gros mauvais, des cyniques qui dénaturent le goût des gens.

Depuis l'avènement de nouveaux médias et la fin (relative) des monopoles, force est de constater l'erreur de Vian. De toute évidence, TF1 ne doit pas son audience ni à la qualité de ses programmes, ni à une absence de concurrence (laquelle essaie de s'aligner désespérément sur la chaîne de Bouygues dans l'optique du rase-gadoue tous azimuts). Pour parler franchement, s'il y avait un tribunal punissant les crimes contre l'intelligence, peu de gens à TF1 échapperaient à la pendaison et Le Lay serait probablement empalé (quant à Bouygues, il vivrait maintenant sous une fausse identité en Uruguay). Enfin passons. Tout cela pour dire que le public semble avoir un goût de chiottes ; pour le satisfaire, pas besoin de talents, mais de bons gros nullards qui frétillent au bout de leur laisse ; ceci provoquant un redoutable phénomène de feed-back. Il suffit d'allumer sa télé pour s'en apercevoir. Cet intéressant moment dialectique permet de plus de concilier les 2 thèses évoquées plus haut ; à la limite, plus de relation de causalité de l'une à l'autre, mais une même consubstantialité.

Bien, allez vous me dire, mais quel rapport avec le titre de ce passionnant article ? J'y viens ... Les optimistes vont dire : impossible que le peuple soit si nul (il faudrait d'ailleurs plutôt le nommer "les masses", comme le fit naguère J. Baudrillard). Le vrai problème, disent-ils, c'est que le public n'a jamais eu vraiment l'occasion, ni les moyens de réellement s'exprimer, ce qui n'est pas totalement faux. Mais avec les nouveaux médias qui arrivent, cela devrait changer. Je suis loin d'en être convaincu : alors que le net est encore pour un petit peu de temps relativement libre, pas encore mis en coupe réglée par tous les Time Warner du monde, je n'ai pas l'impression que la qualité y pointe énormément le bout de son nez. Il suffit de voir la piètre tenue de (trop) nombreux sites web "privés", et encore plus des news-groups. En fait, je crains bien que ces nouveaux médias interactifs n'entérinent définitivement l'idée que le public, qui n'aura plus aucune excuse, n'est un ramassis de tarés auprès de nos belles élites, et pas seulement d'elles. Car enfin, quand on voit les émissions de TF1 et consorts en prime time, on ne peut que se dire : "putain, mais les gens qui regardent ça sans broncher et qui en redemandent, ce sont vraiment des abrutis finis !". Et ils votent ! Ce sont eux qui ont fait le succès d'un Tapie ou d'un Le Pen. Le peuple apparaît alors comme un ennemi de la démocratie. Le peuple se résout dans ces conditions en un troupeau de consommateurs amorphes à la recherche de la plus belle vie, la vie Auchan. Nos politiques, désormais, ne dissimulent plus qu'à peine le mépris pour leurs électeurs, mépris qu'ils ont appris des publicitaires, dont on ne les différencie d'ailleurs maintenant qu'à grand peine. Le populisme, qui avait ses lettres de noblesse, il y a 50 ans, est assimilé au poujadisme, lequel, par un amalgame bien béhachélien, est identifié au fascisme ... En bref, le peuple, c'est Hitler (il y a d'ailleurs un peu de vrai là-dedans ...). Un exemple de cet état d'esprit : lors du référendum sur Maastricht, la pontifiante F. Giroud avait pondu dans le Nouvel Obs' un article où elle expliquait, en substance, que sur les points essentiels, le peuple s'était toujours trompé, et que par conséquent lui demander son avis sur l'avenir de l'Europe relevait de l'aberration pure et simple ... Laissez donc faire ceux qui savent ! L'interactivité, en étalant au grand jour l'éventuelle nullité du public, risque fort d'accentuer ce dégoût des dirigeants pour leurs hitotes-électeurs, lesquels n'ont d'instants de lucidité que lorsqu'ils choisissent ces grands hommes (et femmes)...


Il va sans dire ...



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