Un peu de mauvaise foi
"J'en ai ma claque des éditoriaux de Philippe Val qui ne convainquent que les convaincus". Me dit (au présent ou au passé simple) un honorable correspondant. Qui a tout à fait raison. Effectivement, lire semaines après semaines les fac-similés des leçons de morale de mon enfance, c'est un rien pénible.
Mais
Pour ce qui est de convaincre les convaincus ... Après tout, on ne prêche jamais que des convaincus. Suivant différents créneaux. La seule différence : quand on annone une opinion majoritaire, on n'a pas à prêcher ou convaincre ; on énonce une évidence. On parle la langue de la Vérite, qui n'en demandait pas tant.
Mais
Quand la plante en pot du 20 heures vous mouline sa purée vespérale ou qu'un penseur de la trempe d'un A. Duhamel explique dans un journal pour cadres que vous (les cadres) êtes formidables et que les RMIstes vous dépouillent du fruit de votre labeur, ils prêchent - et c'est peu dire - des convaincus. Eux aussi. Mais personne - et c'est fort étrange - ne va le leur reprocher. Et encore moins d'énoncer 10 fois plus d'âneries au cm2 que le pourtant très pontifiant P. Val.
Car
Ces sympathiques mainates surpayés s'adressent aux majoritaires, lesquels nagent avec l'élégance grassouillette de bébés-nageurs dans l'océan tiédasse du consensus - ou plus exactement de l'idéologie dominante qui évidemment ne dit pas son nom, ni sa fonction et c'est justement ce qui fait sa force et son efficacité (soit dit en passant Charlie Hebdo et Le Point partagent la même idéologie à 90% - avec Le Figaro, on tombe à 80%).
Car
Il n'y a rien de pire qu'être minoritaire en démocratie, tant il est vrai qu'en dictature, la même situation conduit à plus ou moins brève échéance au trépas.
Il ne s'agit pas seulement de l'inconfort d'être toujours en décalage avec vos collègues autour de la machine à café, et par conséquent de passer pour un con, voire un attardé mental.
Non
Le psychologisme ambiant a tellement mâchonné les esprits que si d'aventure vous trouvez Derrick un rien ennuyeux, vous ne pouvez que souffrir d'une grave pathologie de la tête. En fait, si vous grognez contre la détestable habitude qu'ont les télés et radios de vous parler comme à un débile léger, on n'hésitera pas à diagnostiquer ossitodi/ossitofé une redoutable (et décérébrante) haine de soi .
Que je vous explique
Si vous vous détestez pour une raison ou pour une autre (Et il y en a toujours une, croyez-en Ignace de Loyola), vous allez sublimer vite fait, bien fait et masquer cette donnée fondatrice par une critique du monde du fait de votre incapacité à vivre (et à jouir du dit monde).
Comme quoi
Toute critique (ou simple bouderie) se ramène à cela : votre maman vous a jadis collé une baffe alors que vous vous tripotiez en regardant ses dessous sécher sur un fil à linge. De même, Lénine n'avait pu, enfant, sucer son pouce autant qu'il le désirait ; et La Boetie fut obligé de manger du tapioca alors qu'il detestait cela (nos lecteurs complèteront d'eux-mêmes).
D'ailleurs
Soyons clairs : Se permettre de faire de l'ironie un tantinet facile sur ce fulgurant schème explicatif traduit une maladive frustration qui prend racine dans vous savez quoi ...
Evidemment
Dans ces conditions, la capacité à vivre (ou amour de soi) se caractérise par l'acceptation joyeuse de l'existence et de tout ce qui s'y rapporte (nos lecteurs complèteront d'eux-mêmes ; pour ma part je choisis un peu au débotté
Laurent Ruquier). Elle se caractérise aussi par une propension à faire et penser comme le voisin (puisqu'en démocratie - contrairement à une idée reçue, il ne saurait y avoir qu'une opinion vraie).
Frustration théorisante (pléonasme ?) qui s'exprime : Le passage de la Bourgeoisie à un hédonisme de plus en plus prégnant lui permet de récupérer à son profit les arguments des adversaires de la veille et de pouvoir ainsi pointer les inavouables motivations du trublion (petite bite, calvitie, bagnole sans ronce de noyer, etc ...).
En résumé
En tant qu'argument massue, la haine de soi , c'est facile, c'est pas cher et ça peut rapporter gros [et n'allez surtout pas la ramener - oh inconscient ! - en faisant remarquer que ce qui explique tout, n'explique rien sur le fond].
Evidemment, on imagine sans peine tout le bénéfice que peut tirer le dernier des pigistes de Technikart d'un tel item de terrorisme intellectuel soft. De la crème ... Vychinski à la portée des caniches, en somme ...
Le plus étonnant :
Des représentants tout à fait honorables de la gauche moderne (?) s'abaissent à user de cette grosse ficelle comme trame analytique. Je ne parle pas bien sûr de la tendance DSK (ou "Stock-Options") du PS et de tous ses clones. Ni des abonnés du Nouvel' Obs'.
Non
Mais - par exemple - d'un Vaneigem, désireux - dirait-on - de régler son compte à l'IS et à Debord (pourtant bien morts, surtout la première), et qui taille - sans bien s'en rendre compte, semble-t'il - un costard sur mesure aux abonnés de Canal +. D'où des pages un peu surréalistes où l'on ne sait pas trop bien de quoi , ni surtout de qui il parle tant il apparaît comme improbable que ce soit des lecteurs contigus de Télérama et de Dolto (dans le rôle plutôt surprenant de ceux-qui-ont-laissé-la-haine-de-soi -au-seuil-de-La-Nouvelle-Vie). A moins qu'il ne s'agisse d'une vocation tardive de gourou californien ...
Ceci étant
Ce réflexe hystérique de pathologisation de l'emmerdeur
a été initié par le régime brejnévien (un dissident = un schizophrène paranoïde).
traduit bien un conformisme mal assumé (et sa mauvaise conscience afférente), ainsi qu'un désir d'homogénéisation totale du social, comme on dit.
peut s'expliquer par l'effondrement des idéologies du "contre" (essentiellement marxistes) et, par conséquent, la dispersion du devoir de vigilance dans tous les domaines de la vie quotidienne. Il semble donc qu'il soit devenu insupportable de s'entendre dire que la télé (que l'on regarde) est nulle ou qu'Habitat (où l'on rêve son salon) est le temple du goût péteux de la classe moyenne en matière d'ameublement (nos lecteurs etc ...).
permet de me poser à peu de frais en victime sacrificielle d'une société haineuse et très méchante, ce qui est plutôt jouissif. Jouissance mortifère qui traduit avec une aveuglante évidence une haine de soi des plus comac.
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