Oecuménisme




Nous sommes tous frères. Ben merde ! On n'y croit pas. Surtout venant de ma part. Mais c'est tellement facile de pointer l'infinie bêtise rampante de la classe moyenne laborieuse - et mollement jouisseuse parce que ça se fait. A fréquenter les adorateurs discrets du clinquant mesuré et des respirations contenues, à écouter les radotages exsangues autour de la machine à café - nouveau troquet du commerce pour iotas d'intellectuels nourris sous serre aux pages "culture" des news magazines, on en vient rapidement à apposer le sceau d'infamie du "tous des cons" ; fastoche comme de coller son cul dans un fauteuil zapette en main après être rentré dans son espace personnalisé. Ca ne mange pas de pain, ça permet de frimer en comités des plus restreints, mais ça n'empêche en rien la hideuse multiplication des gueules sur les grands boulevards où il y a tant de choses à voir. L'age et les disparitions programmées des ex-héros adolescents n'arrangent rien et n'aident certes pas à balancer la flotte du verre et à la remplacer par du Madiran trapu - et non pas l'inverse ainsi que nous le conseille la théorie de nos moralistes quadras en culottes courtes.

Car voyez-vous - et c'est un exemple, la femme qui repose à coté de moi [et qui peut d'ailleurs ronfler], cette femme qui sent encore si fort les humeurs échangées [et moi aussi d'ailleurs], cette femme couverte par endroits de petites plaques de sperme séché, qui a peut-être laissé des traces de merde sur le drap de par son anus dilaté [à moins que ce ne soit moi avec ma verge salopée], cette femme, donc, c'est mon frère. Il y a de quoi rire, je sais. Top fun. Jésus-Christ m'a rendu visite hier avec son attirail de VRP multicarte et j'ai désormais viré témoin de Jéhovah, tendance prêtre ouvrier/sexologue-catho-sainte-Dolto-venez-à-mon-secours. On pourrait se dire cela [à commencer par moi]. Mais je maintiens : cette femme est mon frère.
Bien sûr, ce faisant, je repasse une seconde couche ripolinée de naïveté bien-sympathique-mais-les-réalités-du-monde-voyons-! et renonce ainsi à mon statut envié [bien qu'obligatoire] de Malin. La BMW, la position de grumeleux en chef à l'échelon 146, le cynisme à 2 balles pour vieux beaux, la baise adulte, ne sont que des signes, des indices de la Ruse. Du fait d'être un Malin. Même le pouvoir n'est qu'un signe [pouvoir qui en passant fascine tant nos néo-crypto-para-gauchistes en retard de 2 révolutions industrielles]. Le Malin. Qui se rassure sur son excellentissime valeur en regardant le 20 heures ou les pages saumon du Figaro. Mais je reparlerais une autre fois du Malin, si tant est que l'évidence ne crève pas trop les yeux.

Nous sommes tous frères, ai-je dit ? Ca m'est venu un mercredi, sentiment diffus mêlé à un émerveillement d'enfant pendant les 2 minutes d'éclipse totale. On ne ricane pas dans le fond ! Comme tous les Malins [ou postulants besogneux], j'étais sceptique, après l'assourdissant battage des nullocrates patentés, et me méfiais aussi - et très connement - de la qualité d'un spectacle partagé par des millions - et c'est évident - de veaux hagards. Pourtant, nous fûmes stupéfaits par tant de splendeur, pire que des gosses devant les cadeaux laissés par le - très hypothétique - Père Noël. A vrai dire, bien plus excités que la gamine qui était avec nous.
Et fait extraordinaire, les personnes interviewées pour l'occasion [après je veux dire], bien qu'elles se soient auto-formatées pour le passage à la télé, n'ont pu s'empêcher de faire passer leur joie, et la spontanéité de cette joie. Dieu sait pourtant que des décennies de dressage nous ont appris à nous tenir et à être le plus insipide possible face à une caméra. Mais pendant quelques heures, j'ai l'hallucinante prétention de croire que ces millions de personnes ont été bien plus belles. Nous fûmes moins cons. Moi le premier.
Bien entendu, les professionnels des média avec leur lyrisme minable, leur enthousiasme calibré, et leur éloquence filandreuse nous ont vite ramenés à une plus saine vision des choses. Retour à la case bourbier. Finalement, si nous sommes tous frères, ceux qui parlent à notre place en faisant croire que c'est en notre nom sont nos ennemis. Tueurs incultes et satisfaits de ce que nous avons de meilleur. Presque tous frères en somme. Mon oecuménisme se délite rapidement ....



Bisous ?



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