Qu'est-ce qu'un philosophe ?




Naguère le philosophe était un noble personnage au front large - quoique dégarni - et à la longue barbe blanche - signe patent de son infinie sagesse. Il lui arrivait de vivre en reclus et de rédiger de volumineux ouvrages en un allemand des plus trapus qui faisait l'admiration de ses concitoyens et déconcertait les rares lecteurs d'au-delà les frontières, lesquels se mâchonnaient les uns les autres en exégèses contradictoires, mais parfois passionnantes. Suivant les cas, il trônait dans de prestigieuses académies ou soignait ses colopathies à la montagne en se demandant avec rage si l'art de se perpétuer à travers ses nains dans la grisaille d'un foyer à la rigueur cadavérique était l'ultime destinée de l'homme.
Bien qu'il ait eu souvent la coquetterie de redéfinir le comment et le pourquoi de toutes choses, il savait bien, le bougre, que son art consistait essentiellement à énoncer des questions d'apparence inutile et certainement pas à fournir les réponses aux questions que personne ne lui posait.

Tout cela n'est pas bien sérieux à une époque où le dernier des cadres de chez Pechiney a une idée bien arrêtée sur les tenants et aboutissants des digressions du monde, surtout lorsque les dites idées se résument à un catéchisme en 3 points que ses congénères se renvoient l'un à l'autre dans une cacophonie homogène où des gargarismes identiques prouvent de manière définitive la merveilleuse unicité de chaque individu et sa prodigieuse capacité à énoncer les mêmes ânonnements que son voisin de palier.

A quoi bon des philosophes puisqu'il a été définitivement décrété que la guerre, c'est mal (sauf contre les bougnoules aliénés et rétrogrades), que le nazisme, c'est pas bien (50 ans après, c'est autrement plus facile que de toucher le tiercé dans l'ordre) et qu'il vaut mieux être riche et bien portant que pauvre et minoritaire ? La philosophie, à n'en pas douter, devient par conséquent une activité d'inutiles branleurs au sein d'un consensus à l'échelle planétaire, ruisselant d'intelligence, dixit Alexandre Jardin qui ferait mieux de parler de ce qu'il connaît. Dans ces conditions, lorsqu'on a fait des études littéraires dont le ridicule n'est plus à démontrer, puisqu'elles ne permettent pas d'être à même de choisir entre une version Red Hat ou Debian de l'OS de demain, il faut rapidement s'orienter vers de plus lucratives occupations, comme par exemple fournir un supplément d'âme à une classe moyenne qui ne sait plus trop s'il faut se laisser tenter par l'aspartame ou utiliser des raquettes en fibre de carbone [1].

Un Comte-Sponville, par exemple, nous pond avec une régularité métronomique des opuscules sur joli papier qui se résument in fine aux réflexions du cousin Paul (celui qui connaît l'histoire du rabbin qui en avait 3) sur la vie, la mort, le bonheur et les pâtes Barilla (4 minutes de cuisson, pas plus, et une pincée de parmesan). Pour relancer un intérêt un rien décroissant envers ses productions, ce fort honnête homme n'a d'ailleurs pas hésité à prendre LE problème à bras le corps et à se raser la moustache, ce qui est bien dommage, car elle constitue l'essence de sa réflexion - pour ne pas dire son orthodoxie.

De plus, le philosophe de notre temps aime bien exposer les tréfonds de ses circonvolutions cérébrales sur les plateaux de télévision et la quadrichromie des news magazines. C'est humain, et il faut bien dire qu'il est ainsi plus facile de s'ouvrir un compte en Suisse ou de fréquenter Pascal Obispo qu'en rédigeant une indigeste Critique De La Raison Pure. D'autant que ça manque de cul et que ça se vendrait très mal.
S'adressant à un public composite de drh, de possesseurs de Nike ou de pots catalytiques, et de culs-bénits laïques, le philosophe se doit de répondre aux questions qui ne sont pas de son ressort, et de marteler, par exemple, que si l'on est contre la guerre, on exècre la paix, à moins que ce ne soit l'inverse. Le directeur de conscience qui vous souffle vos propres répliques ou le prophète à 2 balles sans le buisson ardent, mais avec les cartes d'accréditation, en somme.
Evidemment, n'importe quel lecteur d'un manuel d'histoire du second cycle est capable par lui-même de se rendre compte que Munich 1938 et Belgrade 1999 ne sont pas exactement la même chose. Pas du tout même (à part la redoutable persistance des imbéciles). Mieux vaut ne pas écouter ce genre d'énergumène qui, on s'en doute à la lecture de Marianne et autres éditions pour néo-beaufs, est un fasciste masqué qui se réjouit sournoisement, dans son intérieur douillet, des massacres en chaînes et des viols à répétitions.

Ce faisant, et du fait d'une lente, mais nette, plongée de l'intelligence vers le plancher des vaches, le philosophe jetable tend à s'identifier tant au physique qu'au mental [2] de notre ami le journaliste. Or, comme chacun sait, le journaliste est un trou du cul [3]. Bien sûr, la formule est un peu abrupte et un rien injuste envers tous les valeureux pigistes qui oeuvrent dans la rubrique 'Bonnes Affaires' de Paris-Boum-Boum. Mais une saine fatigue m'oblige à ne pas développer outre mesure un argumentaire que n'importe quel hominidé apte à compter jusqu'à 3 est capable de reconstituer de lui-même, y compris les yeux bandés.
Et donc, par un trivial exercice de transitivité, notre ami le philosophe biodégradable se trouve lui aussi assimilé à un orifice rectal. Ce qui permet donc de répondre de manière lapidaire et hautement satisfaisante au titre de cet article.



Notes


  1. Laissons de coté les insolvables qui pourraient avoir la décence de crever la gueule ouverte en silence ou tout du moins d'être pauvres mais dignes pour que les dames patronnesses de Télérama puissent encenser les productions sociales estampillées Césars. D'avance, Merci.

  2. Si on peut encore appeler ainsi cet étonnant mélange de veulerie, de pavlovisme et de panurgisme.

  3. Voir tous les épisodes précédents.



Oui, mais que devient le Dasein dans tout cela ?



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