Contre les artisses




Il y avait, jusqu'à aujourd'hui, à l'hôtel de Sully (Paris, France), une exposition de photos arctiques et antarctiques intitulée "La Conquêtes des pôles". Différents clichés des confins extrêmes pris entre 1880 et nos jours. Deux façons aussi de considérer la photographie : les tout premiers clichés furent pris par des amateurs et ne visaient qu'à rendre, à titre d'illustrations, des images de ces contrées jusqu'alors inconnues et encore à demi magiques. De superbes icônes, comme celles du lieutenant de vaisseau BASSO, d'autant plus belles qu'elles se sont déposées dans une jaune émulsion d'albumine (1) ; une naïveté certaine de la part de manieurs d'objectifs qui ne se pensaient que témoins, objectifs de surcroît, ce qui fait presque sourire lorsqu'on se laisse fasciner par la surprenante beauté de leurs vues ...
De l'autre des artistes partis là-bas pour faire du beau, suivant des canons il faut bien le dire assez plats. Une afféterie non dissimulée, des roulages de mécaniques ("regardez comme je sais faire ..."), parfois de misérables hamiltoneries ... Aucun signe de la grâce qui avait touché leurs prédécesseurs, humbles instruments d'une expédition, certains même militaires, comme justement BASSO (on rit ....) ....

Elle est étonnante tout de même cette insigne supériorité de l'amateur, de l'artisan face à l'artiste ... Serait-ce que la photographie n'est pas un art ? Pourquoi pas ? Depuis le temps qu'on nous serine que n'importe quelle activité est un art ... D'ailleurs il y a des musées pour toutes les dites activités ... Alors, c'est le musée qui fait l'art ? Oui, très probablement .... Une photo dans un album de famille n'a aucun intérêt ; mettez la au mur dans un endroit consacré et la dévotion commence. L'analogie n'est pas involontaire : les musées sont les nouvelles cathédrales de nos messes fin de siècle .... Voyez ces dévots en plein recueillement qui trottinent doucement d'un ex-voto à l'autre, osant à peine respirer de peur de susciter le courroux du dieu caché ... Tous à genoux devant la Magna Mater, la toute puissante Kultur, la divinité qui estampille ce qui est bon à voir et ce qu'il ne l'est pas et qui accueille le bon grain en ses basiliques de l'ennui ....

Trop de Kultur ? Peut-être ... Mais ce n'est pas une chose à dire ... Des fonctionnaires stipendiés ou des zélotes hypnotisés brandissent l'anathème suprême : "Quand j'entends le mot Culture, je sors mon revolver ..."
(2). "Car je suis un dieu jaloux", pourrait-on leur répondre ... Jadis, on brûlait les hérétiques, aujourd'hui, l'excommunication suffit.

Il serait peut-être temps de faire table rase, de repartir de zéro pour enfin pouvoir créer. De la même façon qu'il faut tirer une leçon de la supériorité de l'ordinateur sur l'homme aux échecs : ou bien les échecs ne sont pas un jeu si intelligent qu'on a bien voulu nous le seriner et dans ce cas le mettre dans les poubelles de l'histoire ou bien, il faut en changer les règles pour repartir sur des bases plus saines.
Mais que faire de tout ce qui est entreposé dans les musées - et dans leurs caves/archives ? Vrai problème ... Le brûler ? Grand dieu, non ... Ce serait la voie de la Barbarie, qui n'est pas absence de Culture, mais dégénérescence de la Culture ... Le cacher ? Ou même plus amusant : l'enterrer, ce qui ne manquera pas d'intéresser au plus haut point les archéologues des temps futurs ... Je n'ai à vrai dire pas de solution toute prête, tant le sujet m'indiffère - aujourd'hui n'étant qu'une crise sans lendemain, comme une éruption cutanée ...

Vous me direz : mais que faisais-je donc dans ce musée, si cela m'exaspère autant ? Eh bien, j'y photographiais ; j'aime l'atmosphère des églises et les allures de pingouins des dévots, comme des statues de bois dans un temple préhistorique ...



Notes


  1. Si quelqu'un pouvait m'expliquer en quoi exactement consiste une émulsion photographique à l'albumine ...

  2. Au passage, je n'ai jamais pu trouver qui est l'auteur des ces fortes paroles ; suivant les ouvrages, il s'agit de Goebbels, de Hitler lui même, de Goering ou d'un second couteau du 3ème Reich. De là à s'imaginer que cette maxime a été forgée de toute pièce par l'excellente propagande antinazie de l'époque, il n'y a qu'un pas que je franchirais volontiers en présence d'une preuve tangible ...



Clic-clac : merci Kodak !



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