L'actualité




Celui qui s'adonne au contraignant devoir de livrer un texte correctement architecturé et comportant, suivant la convention collective ad hoc, une introduction, un développement et une conclusion, celui qui s'en tient à un sujet et un seul, et refuse de voir les grumeaux de sa pensée partir comme petits poucets le long de sentiers odorants mais divergents, celui-ci est un professionnel, ou pourrait le devenir, ou en tout cas possède tous les attributs et médailles pour le mérite de première et seconde classe.
C'est du sérieux, en somme.
Il supporte aisément la comparaison avec les pointures qui sévissent au Monde sous l'oeil attentif et jaloux des amis de Minc, qui radicalisent chic et noeud dans les colonnes de Libé comme autant de batraciens en rut, qui bavotent par bouche et prostate dans les chiottes malpropres du Figaro ou se ridiculisent, semaines après semaines - ce qui tombe bien - dans des hebdomadaires à photos pour satisfaire l'appétit de savoir des plus moyens de la classe du même nom.
Mais ce faisant, il intériorise une tendance mortifère à l'élagage des sensibilités, à la mise au pas des tièdes flux de sa volonté, tire fierté de sa soumission aux patterns les plus délétères de l'intellect encagé, et préfère l'approbation de la pensée prédatrice à force d'impuissance et de défaut de jouissance à l'exercice libre et à la joie de l'esprit vivant qui parcourt le monde et ses représentations avec la grâce et le dilettantisme alangui d'un chat. Tout cela pour parler comme Vaneigem. Et entonner en chaire le sermon dans ma propre chapelle.

Alors oui, je suis un branleur - comme le disait sous une forme plus administrativement convenable un de mes professeurs. Je me tripote avec une facilité féline, et me raconte de jolies histoires sur l'imposture de l'actualité pour m'éviter d'avoir à faire un quelconque travail de documentation. L'imposture de l'actualité c'est d'avoir réussi à faire croire à 60 millions de consommateurs ™ (en France) que se tenir au courant, non seulement présentait un quelconque intérêt, mais de surcroît devenait une quasi obligation. En fait, on peut même se demander si ce n'est pas parce que c'est une quasi obligation que cela présente un intérêt.
Je vais me faire plus clair : tel Diogène recherchant son beau-frère une lanterne à la main, je parcourais l'infinie forêt des visages et demandaient à ceux qui voulaient bien me répondre sans me mordre pourquoi donc ils lisaient les journaux (ou regardaient la télé) et - question subsidiaire, quoique plus délicate - pourquoi ils semblaient en tirer une telle fierté - parce que tous les autres semblaient en tirer la même fierté, peut-être ? Après avoir diagnostiqué une franche paranoïa et une trop évidente haine de soi ™ au regard du second moment de mon interrogatoire, ils me confièrent qu'ils sacrifiaient à ce rite (quotidien pour les plus bigots d'entre eux) pour se "tenir au courant ™", ce qui ne m'avançait guère, on en conviendra sans peine. Aussi insistais-je en réclamant ma pitance, à savoir une réponse au "oui, bon, d'accord, mais pourquoi devoir se tenir au courant ?".
Il y a des moments dans la vie d'adulte où l'on vous fait sentir combien vous pouvez être infantile pour ainsi scruter l'évidence. Car l'évidence consiste en tautologies, ce qui montre bien le coté fondateur de la chose : Il faut se tenir au courant parce qu'il est important de se tenir au courant de la même façon que faire des enfants est l'acte le plus important d'une vie parce qu'il n'y a rien de plus important que de se perpétuer à travers ses gnomes. C'est vous dire combien vous êtes vraiment immature à mettre de pareilles vérités à la question. Si la société est fondée sur un crime commis en commun comme disait le barbichu fan d'apfelstrudel, elle est certainement conservée en l'état par d'ineptes croyances en titane forgé. En tout cas, je sus d'où provenait la fierté des dévots : de l'observation stricte de la loi de la Cité, et de l'insigne gratifiant que représente cet indicateur de maturité. En bref, l'actualité, c'est la jouissance morbide de l'esprit de sérieux. Ce n'est pas plus clair ? Vous n'avez jamais rencontré de connards patentés se rengorgeant comme des pigeons spasmophiles lors qu'ils accumulaient les signes d'appartenance (comme le suivi de l'actualité pour mettre les points sur les I) au club des grands, des malins, et des adultes-qui-ne-s'en-laisse-pas-conter ? Si oui, tout baigne.
Lorsque l'on est en passe de figurer le prototype parfait du connard attardé, ne reste plus comme issue que de jouer la carte du radical, et de renverser ainsi la perspective pour devenir le plus malin de tous dans ce nouvel agencement. Je vous livre donc le résidu de mes cogitations au moment même où l'on me pressentait très fort pour aller garder les moutons (et les chèvres) : ce devoir d'actualité est un pitoyable ersatz de pouvoir, le dernier restant dans une société de moins en moins démocratique ; laissant au cochon de payant l'illusion qu'il peut agir sur le monde puisqu'il s'imagine savoir ce qui s'y passe (et donc de pouvoir réagir), il joue le rôle de ce pécule que l'on laissait aux juifs pour qu'ils restent calmes lors des déportations vers "l'Est" (pour reprendre la terminologie nazie). Le consommateur croit qu'il peut (et croit qu'il consomme quelque chose de consistant d'ailleurs), le journaliste croit qu'il informe, chacun croit à son importance stratégique et les vrais-maitres-du-monde (™ et © Marianne) continuent en toute impunité à sodomiser les petits enfants dans les jardins de l'Elysée.
Camarade de tout le pays, prend ta batte de base-ball et va casser la Tête à Serge July ! Mais ne dis surtout pas que c'est moi qui t'envoie ...

L'actualité en résumé, c'est du sérieux. Donc les webzines sérieux (c.a.d ceux dont parle la "vraie" presse (c.a.d celle qui a des annonceurs)) font dans l'actualité. Et c'est enfin pourquoi personne ne parle jamais de moi. Et pourquoi personne ne m'aime. D'ailleurs. Aigreur et rage impuissante mise à part, il est tout de même bien triste de voir les mêmes schèmes se mettre en place, avec les mêmes médailles pour les mêmes faits d'armes ... Vous ne croyez pas ?



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