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Mis
à jour le vendredi 1er septembre
2000
CONNAISSEZ-VOUS Le Web ?
Moi non plus. Sans doute, l'an dernier
à cette époque, Christian
Paul, député socialiste de
la Nièvre et depuis lors devenu
enfin secrétaire d'Etat à
l'outre-mer, vivait-il heureux sans
connaître non plus L'internet non
marchand, sur une plage
défiscalisée du pacifique,
deux vahinés lui massant les
orteils, un coktail de coco aux
lèvres. Désormais, il est
probable que Christian Paul n'oubliera
plus jamais (c'est terrible) : pendant
près de six mois, Laurent Martinez
s'est livré publiquement devant
tout le monde au délit de
harcèlement textuel
électro-nique sur la personne de
Christian Paul, député de la
Nièvre (quel beau
département). Jalousie car P.Bloche
venait de le quitter ? Amour
déçu sur le forum de l'UEJF
? Jennifer va-t-elle rompre avec Bruce,
qui fricote déjà avec Pamela
? Le scooter de Pikatchou Gates sera-t-il
saisi par la justice américaine
dans le procès Yahourt ?
Tout
commence pourtant bien pour M. Paul, comme
dans les contes de fées. Le
15 novembre 1999, le premier ministre
le charge de la noble et
héroïque mission d'explorer
les voies de la
« corégulation » d'Internet, et
s'il a le temps de trouver le
cimetières des
éléphants. En
substance : comment
éviter, si possible avec
l'enthousiaste collaboration active de la
communauté des tribus internautes
(plus ou moins sauvages), qu'Internet ne
tombe entre les mains des méchants
révisionnistes, des sales vendeurs
sans âme de breloques nazies et de
machettes rwandaises, des trafiquants
d'ivoire, voire des Pédophiles de
tous les continents ? Sujet moderne
et médiatique, excitation
cinématographique, nouvelles formes
de citoyenneté virtuelle, fichage
des inconnus : le bonheur, quoi
! Que fait M. Paul ? Ni une ni
deux, il ouvre un « espace
d'interactivité »,
c'est-à-dire plus simplement un
forum, mais il n'est pas
député pour rien. Un beau
forum Internet, parfaitement gouvernable,
sous l'aile protectrice et douillette du
premier ministre, pour inviter
l'enthousiaste communauté
internaute à donner son avis sur la
meilleure manière de
« coréguler »
le monstre déchaîné,
coalition abjecte de hordes de
néo-nazis pédophiles qui
hackent les enchères de scooter et
abusent sexuellement les pokémons.
Et les ennuis commencent. D'abord, comme
il fallait s'y attendre, l'enthousiaste
communauté internaute (un peu
sauvage quand même, limite
cannibale) ne voit pas du tout la
nécessité d'être
évangélisée.
« Comment pouvons-nous confier
notre premier, notre unique, notre nouvel
espace de liberté à des
politiques qui ont déjà
bradé le bien public et
livré tous les médias
à l'industrie ?
» (Charal). « Tu
crois pas qu'on te voit venir avec ton
opération de communication pour
légitimer ce que tu as
déjà décidé ?
» (Anarchiste). « Si
tu veux des pigeons pour te servir de
caution, fais du e-commerce, ou des
porteurs pour ton expédition,
organise un SOS. Internet ! »
(Troller).
Sans
ménagements, ces brutes
d'internautes expriment l'image (un peu
naïve) qu'ils se font des
politiques : une caste
bloquée, corrompue,
désespérante. (Alors que
lorsqu'on dîne avec eux, on se rend
compte que les politiques sont de braves
gens). En substance : Nous avons
trouvé un refuge où gambader
à notre aise, forniquer comme des
lapins et échanger des uniformes
SS : bas les pattes, les
politiques !
Enfin, le
18 janvier, signalé par un
bandeau orange et un point noir,
typographie à lui seul
réservée, Christian Paul,
coiffant comme Louis XVI la cocarde
tricolore avant de monter sur
l'échafaut, descend dans
l'arène démocratique, non
point pour débattre, faudrait pas
déconner quand même, mais
pour livrer « quelques
réflexions
d'étape ».
« Plusieurs participants
à ce forum le
souhaitaient », a-t-il cru
entendre, du moins c'est ce que lui dit sa
fiche faite par le stagiaire de l'ENA. Et
de rassurer, sans le nommer tout de
même, Laurent Martinez : il
porte « une attention
toute particulière au forum mis en
place sur le site internet. gouv.
fr ». Suit une longue tentative
de définition de la
corégulation, qui pourrait
être « l'articulation
entre la régulation par le
marché, par la communauté
des organisateurs, et par la
loi », mais pourrait être
aussi « une articulation
entre des normes publiques et une
dynamique
d'autorégulation », à moins
qu'elle ne soit « un espace
d'échange entre les deux dynamiques
de
régulation ». Enfin bref, une
bonne chose.
Mais
l'apparition du député a
été trop brève pour
assouvir la soif de débat de
Laurent Martinez. « Soit
tu nous laisses entrer dans le
château, soit tu viens dehors jouer
avec nous », le somme-t-il le
26 janvier, le petit con sans aucune
éducation ; ignorant tout des
moeurs de la Vè. Et de prendre,
perversement une fois de plus, le
créateur du forum au piège
de ses intentions : « Un
grand rôle de l'éventuel
futur organisme de corégulation
sera précisément de faire
espace de rencontre, de communication et
d'échange. De quoi as-tu l'air si
tu ne montres pas l'exemple dès
maintenant ? Il s'agira toujours
d'une entité gouvernementale, avec
toute sa lourdeur. Si tu veux convaincre
que ça peut être
différent, convainc dès
maintenant. »
« Internet te regarde, Christian
Paul », conclut-il
théâtralement par un effet de
manche, avant de poser une question
essentielle : « A
propos, Christian Paul, t'es plutôt
pespsi ou
coca ? »
Le
28 février, le climat se
gâte, bill.
« Comment est-il possible que
l'on confie ce rôle si important
à un député
déjà surchargé ?
Pourquoi même le modérateur
ne semble-t-il pas avoir le temps de
s'occuper d'un forum pourtant
qualifié de TRÈS IMPORTANT
par Christian Paul lui-même ?
Avant de penser à sauver Internet
des méchants, faut connaître
les moyens qu'on a pour le faire,
non ? ». Et de reconclure
redoutable :
« Internet te regarde, Christian
Paul. Je te laisse cette phrase, il
paraît que tu as
aimé. » Tiens ! Le
lecteur dresse l'oreille et la queue.
Comment l'interpellateur solitaire
connaît-il les réactions de
l'inaccessible Christian Paul ? Il y
a anguille sous roche, c'est sûr. Et
si tout ceci n'était qu'un mise en
scène habile du pouvoir ou
Martinez, le nom de code d'agent
étranger payé par une Firme
étrangère spécialiste
du Portail ?
ICI entre en scène un
personnage énigmatique :
Calamar, le modérateur du forum.
Oui le même lorsque je tentai
d'acheter une trottinette Dans les
premières semaines, il est vrai, ce
modérateur n'a pas
dévoilé sa présence,
feignant lui aussi, ignorant les
sommations de Laurent Martinez :
« Qui êtes-vous, Monsieur
le modérateur ? Il est de
règle sur Internet que le
modérateur dise
régulièrement qui il est.
S'il est seul, et s'il transmet certaines
contributions à certains
services. » Il faut finalement
attendre le 3 mars pour que Laurent
Martinez dévoile ses rapports
clandestins avec le modérateur
énigmatique et secret. Se
proclamant en état de
« mutinerie
légitime », Laurent Martinez
révèle :
1. -
qu'une de ses participations a
été
censurée ;
2. - qu'il
a eu deux conversations
téléphoniques avec le
mystérieux modérateur,
d'où il ressort notamment que,
« pour des tas de raisons
éthico-politico-psycho-machin truc,
beaucoup d'informations sur la mission de
Christian Paul ne peuvent pas être
diffusées
publiquement » ; tiens,
tiens....
3. - que,
« très clairement, le
député et son
modérateur manquent de temps et de
moyens pour faire vivre ce forum comme il
le
mériterait ». Donc,
poursuit-il, il va désormais
détourner l'objectif initial du
forum, afin d'en faire « un
outil d'information des décideurs
par les
internautes », en mettant en
ligne un certain nombre d'articles
empruntés à la presse «
alternative ».
Première idée
révolutionnaire : inverser les
rôles, comme chez Marivaux. Le
gouvernement a beaucoup à apprendre
des internautes. Exprimez vos
doléances, cher Christian Paul, les
internautes essaieront de vous
répondre ! Incroyable ! Un peu
comme Balladur 1er : « globalement,
je n'ai pas à me plaindre de vous
».
Le loup
est dans la bergerie . Le 7 mars 2000
à 23 h 31, le
modérateur sort du bois vert et
intervient pour la première fois,
saluant le « devoir de
vigilance de la collectivité des
internautes ». Mais cette
flagornerie nocturne et poisseuse ne casse
pas la dynamique de l'insurrection
virtuelle. Plus rien ne pourra ramener le
calme, même pas une ration de rhum.
Ainsi le 23 mars, Patrick Benoist
propose que « tous les
participants de ce forum qui s'estiment
spoliés de s'exprimer sans avoir de
réponse » placent le mot
« grève » en tête de
leur texte. Laurent Martinez saute sur
l'idée. Tu m'étonnes ! Les
prolos dès que cela peut se mettre
en grève, ça n'hésite
pas. Et Laurent Martinez d'invoquer en
plus la loi, telle que rappelée sur
la page de garde du forum. C'est vraiment
l'anarchie vicieuse !
Quant
à l'accusation de censure, le
modérateur se sent obligé
d'
« apporter une précision
» : « sur les
vingt-cinq messages sur près de
trois cent cinquante qui n'ont pas
été diffusés sur ce
forum : un était ouvertement
révisionniste. Quatre comportaient
des propos injurieux pour des participants
au forum. ». Putain, un sur
350, le net est vraiment submergé
par les négationnistes. Imaginez :
si on multiplie en gardant le ratio, on a
1 000 000 000 de messages
négationnistes.
Tout au
long de ces six mois d'insurrection quasi
solitaire, seul un parlementaire vient se
risquer sur la barricade, car on ne veut
plus de lui à la
télé : André
Santini, député
d'opposition, gavroche moderne.
Impressionné par les
« nombreux
messages », le
député exprime son sentiment
que
« l'Internet est un nouvel outil
d'expression démocratique. C'est en
effet la première fois dans notre
vie démocratique moderne que les
citoyens peuvent ainsi
s'exprimer ».
« Nombreux
messages ?, reprend Martinez
désabusé et jamais
content , 187 en deux mois et
demi. »
MAIS les chiffres importent
peu. A qui s'attarde après coup sur
le film de cette insurrection populaire,
ce duel entre un internaumane solitaire et
la puissante et lointaine institution
parlementaire apparaît proprement
fasciste. D'autant que
l'obsédé, dans sa chasse aux
supercheries du vieux pouvoir, ne manque
pas d'imagination le coquin. Les absents
ont toujours tort : s'accaparant d'un
espace concédé, Laurent
Martinez meilleur que poujade, jour
après jour, parvient à lui
tout seul à faire éclater
les insuffisances, les hypocrisies, la
méconnaissance du sujet, l'absence
de foi dans le débat d'un
parlementaire débordé et,
au-delà, du monde politique tout
entier.
Dévoilement
révolutionnaire ? Ou
plutôt campagne unilatérale
de calomnie ? Que pèse, dans
le forum, la légitimité de
l'élu du peuple face aux astuces,
la rouerie, et à l'acharnement d'un
dialecticien obsédé et
malade ? Que pèsent des mots
(concertation, coresponsabilité)
devant la foule, qu'on n'a ni le temps ni
le courage de venir soumettre au feu
roulant de la ridiculisation
quotidienne ? Rien. Mais quand on
fait la loi, on s'en fout.
Daniel Tailleur
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