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Le jour où j'ai vu autre chose que du e-commerce, du cul ou des nazis et que j'ai su comment en parler : Les folies d'Internet pour les vieux (épisode 546)

Comment des internaumanes solitaires et asociaux ont réussi à plonger dans l'angoisse un honorable et honnête parlementaire de la République et à torpiller le projet courageux et salutaire de régulation du net.

 

 

Mis à jour le vendredi 1er septembre 2000

CONNAISSEZ-VOUS Le Web ? Moi non plus. Sans doute, l'an dernier à cette époque, Christian Paul, député socialiste de la Nièvre et depuis lors devenu enfin secrétaire d'Etat à l'outre-mer, vivait-il heureux sans connaître non plus L'internet non marchand, sur une plage défiscalisée du pacifique, deux vahinés lui massant les orteils, un coktail de coco aux lèvres. Désormais, il est probable que Christian Paul n'oubliera plus jamais (c'est terrible) : pendant près de six mois, Laurent Martinez s'est livré publiquement devant tout le monde au délit de harcèlement textuel électro-nique sur la personne de Christian Paul, député de la Nièvre (quel beau département). Jalousie car P.Bloche venait de le quitter ? Amour déçu sur le forum de l'UEJF ? Jennifer va-t-elle rompre avec Bruce, qui fricote déjà avec Pamela ? Le scooter de Pikatchou Gates sera-t-il saisi par la justice américaine dans le procès Yahourt ?

Tout commence pourtant bien pour M. Paul, comme dans les contes de fées. Le 15 novembre 1999, le premier ministre le charge de la noble et héroïque mission d'explorer les voies de la « corégulation » d'Internet, et s'il a le temps de trouver le cimetières des éléphants. En substance  : comment éviter, si possible avec l'enthousiaste collaboration active de la communauté des tribus internautes (plus ou moins sauvages), qu'Internet ne tombe entre les mains des méchants révisionnistes, des sales vendeurs sans âme de breloques nazies et de machettes rwandaises, des trafiquants d'ivoire, voire des Pédophiles de tous les continents ? Sujet moderne et médiatique, excitation cinématographique, nouvelles formes de citoyenneté virtuelle, fichage des inconnus  : le bonheur, quoi ! Que fait M. Paul ? Ni une ni deux, il ouvre un « espace d'interactivité », c'est-à-dire plus simplement un forum, mais il n'est pas député pour rien. Un beau forum Internet, parfaitement gouvernable, sous l'aile protectrice et douillette du premier ministre, pour inviter l'enthousiaste communauté internaute à donner son avis sur la meilleure manière de « coréguler » le monstre déchaîné, coalition abjecte de hordes de néo-nazis pédophiles qui hackent les enchères de scooter et abusent sexuellement les pokémons. Et les ennuis commencent. D'abord, comme il fallait s'y attendre, l'enthousiaste communauté internaute (un peu sauvage quand même, limite cannibale) ne voit pas du tout la nécessité d'être évangélisée. « Comment pouvons-nous confier notre premier, notre unique, notre nouvel espace de liberté à des politiques qui ont déjà bradé le bien public et livré tous les médias à l'industrie ? » (Charal). « Tu crois pas qu'on te voit venir avec ton opération de communication pour légitimer ce que tu as déjà décidé ? » (Anarchiste). « Si tu veux des pigeons pour te servir de caution, fais du e-commerce, ou des porteurs pour ton expédition, organise un SOS. Internet ! » (Troller).

Sans ménagements, ces brutes d'internautes expriment l'image (un peu naïve) qu'ils se font des politiques : une caste bloquée, corrompue, désespérante. (Alors que lorsqu'on dîne avec eux, on se rend compte que les politiques sont de braves gens). En substance : Nous avons trouvé un refuge où gambader à notre aise, forniquer comme des lapins et échanger des uniformes SS : bas les pattes, les politiques !

Enfin, le 18 janvier, signalé par un bandeau orange et un point noir, typographie à lui seul réservée, Christian Paul, coiffant comme Louis XVI la cocarde tricolore avant de monter sur l'échafaut, descend dans l'arène démocratique, non point pour débattre, faudrait pas déconner quand même, mais pour livrer « quelques réflexions d'étape ». « Plusieurs participants à ce forum le souhaitaient », a-t-il cru entendre, du moins c'est ce que lui dit sa fiche faite par le stagiaire de l'ENA. Et de rassurer, sans le nommer tout de même, Laurent Martinez : il porte « une attention toute particulière au forum mis en place sur le site internet. gouv. fr ». Suit une longue tentative de définition de la corégulation, qui pourrait être « l'articulation entre la régulation par le marché, par la communauté des organisateurs, et par la loi », mais pourrait être aussi « une articulation entre des normes publiques et une dynamique d'autorégulation », à moins qu'elle ne soit « un espace d'échange entre les deux dynamiques de régulation ». Enfin bref, une bonne chose.

Mais l'apparition du député a été trop brève pour assouvir la soif de débat de Laurent Martinez. « Soit tu nous laisses entrer dans le château, soit tu viens dehors jouer avec nous », le somme-t-il le 26 janvier, le petit con sans aucune éducation ; ignorant tout des moeurs de la Vè. Et de prendre, perversement une fois de plus, le créateur du forum au piège de ses intentions : « Un grand rôle de l'éventuel futur organisme de corégulation sera précisément de faire espace de rencontre, de communication et d'échange. De quoi as-tu l'air si tu ne montres pas l'exemple dès maintenant ? Il s'agira toujours d'une entité gouvernementale, avec toute sa lourdeur. Si tu veux convaincre que ça peut être différent, convainc dès maintenant. » « Internet te regarde, Christian Paul », conclut-il théâtralement par un effet de manche, avant de poser une question essentielle : « A propos, Christian Paul, t'es plutôt pespsi ou coca ? »

Le 28 février, le climat se gâte, bill. « Comment est-il possible que l'on confie ce rôle si important à un député déjà surchargé ? Pourquoi même le modérateur ne semble-t-il pas avoir le temps de s'occuper d'un forum pourtant qualifié de TRÈS IMPORTANT par Christian Paul lui-même ? Avant de penser à sauver Internet des méchants, faut connaître les moyens qu'on a pour le faire, non ? ». Et de reconclure redoutable : « Internet te regarde, Christian Paul. Je te laisse cette phrase, il paraît que tu as aimé. » Tiens ! Le lecteur dresse l'oreille et la queue. Comment l'interpellateur solitaire connaît-il les réactions de l'inaccessible Christian Paul ? Il y a anguille sous roche, c'est sûr. Et si tout ceci n'était qu'un mise en scène habile du pouvoir ou Martinez, le nom de code d'agent étranger payé par une Firme étrangère spécialiste du Portail ?

ICI entre en scène un personnage énigmatique : Calamar, le modérateur du forum. Oui le même lorsque je tentai d'acheter une trottinette Dans les premières semaines, il est vrai, ce modérateur n'a pas dévoilé sa présence, feignant lui aussi, ignorant les sommations de Laurent Martinez : « Qui êtes-vous, Monsieur le modérateur ? Il est de règle sur Internet que le modérateur dise régulièrement qui il est. S'il est seul, et s'il transmet certaines contributions à certains services. » Il faut finalement attendre le 3 mars pour que Laurent Martinez dévoile ses rapports clandestins avec le modérateur énigmatique et secret. Se proclamant en état de « mutinerie légitime », Laurent Martinez révèle :

1. - qu'une de ses participations a été censurée ;

2. - qu'il a eu deux conversations téléphoniques avec le mystérieux modérateur, d'où il ressort notamment que, « pour des tas de raisons éthico-politico-psycho-machin truc, beaucoup d'informations sur la mission de Christian Paul ne peuvent pas être diffusées publiquement » ; tiens, tiens....

3. - que, « très clairement, le député et son modérateur manquent de temps et de moyens pour faire vivre ce forum comme il le mériterait ». Donc, poursuit-il, il va désormais détourner l'objectif initial du forum, afin d'en faire « un outil d'information des décideurs par les internautes », en mettant en ligne un certain nombre d'articles empruntés à la presse « alternative ».

Première idée révolutionnaire : inverser les rôles, comme chez Marivaux. Le gouvernement a beaucoup à apprendre des internautes. Exprimez vos doléances, cher Christian Paul, les internautes essaieront de vous répondre ! Incroyable ! Un peu comme Balladur 1er : « globalement, je n'ai pas à me plaindre de vous ».

Le loup est dans la bergerie . Le 7 mars 2000 à 23 h 31, le modérateur sort du bois vert et intervient pour la première fois, saluant le « devoir de vigilance de la collectivité des internautes ». Mais cette flagornerie nocturne et poisseuse ne casse pas la dynamique de l'insurrection virtuelle. Plus rien ne pourra ramener le calme, même pas une ration de rhum. Ainsi le 23 mars, Patrick Benoist propose que « tous les participants de ce forum qui s'estiment spoliés de s'exprimer sans avoir de réponse » placent le mot « grève » en tête de leur texte. Laurent Martinez saute sur l'idée. Tu m'étonnes ! Les prolos dès que cela peut se mettre en grève, ça n'hésite pas. Et Laurent Martinez d'invoquer en plus la loi, telle que rappelée sur la page de garde du forum. C'est vraiment l'anarchie vicieuse ! 

Quant à l'accusation de censure, le modérateur se sent obligé d' « apporter une précision  » : « sur les vingt-cinq messages sur près de trois cent cinquante qui n'ont pas été diffusés sur ce forum : un était ouvertement révisionniste. Quatre comportaient des propos injurieux pour des participants au forum. ». Putain, un sur 350, le net est vraiment submergé par les négationnistes. Imaginez : si on multiplie en gardant le ratio, on a 1 000 000 000 de messages négationnistes.

Tout au long de ces six mois d'insurrection quasi solitaire, seul un parlementaire vient se risquer sur la barricade, car on ne veut plus de lui à la télé : André Santini, député d'opposition, gavroche moderne. Impressionné par les « nombreux messages », le député exprime son sentiment que « l'Internet est un nouvel outil d'expression démocratique. C'est en effet la première fois dans notre vie démocratique moderne que les citoyens peuvent ainsi s'exprimer ». « Nombreux messages ?, reprend Martinez désabusé et jamais content , 187 en deux mois et demi. »

MAIS les chiffres importent peu. A qui s'attarde après coup sur le film de cette insurrection populaire, ce duel entre un internaumane solitaire et la puissante et lointaine institution parlementaire apparaît proprement fasciste. D'autant que l'obsédé, dans sa chasse aux supercheries du vieux pouvoir, ne manque pas d'imagination le coquin. Les absents ont toujours tort : s'accaparant d'un espace concédé, Laurent Martinez meilleur que poujade, jour après jour, parvient à lui tout seul à faire éclater les insuffisances, les hypocrisies, la méconnaissance du sujet, l'absence de foi dans le débat d'un parlementaire débordé et, au-delà, du monde politique tout entier.

Dévoilement révolutionnaire ? Ou plutôt campagne unilatérale de calomnie ? Que pèse, dans le forum, la légitimité de l'élu du peuple face aux astuces, la rouerie, et à l'acharnement d'un dialecticien obsédé et malade ? Que pèsent des mots (concertation, coresponsabilité) devant la foule, qu'on n'a ni le temps ni le courage de venir soumettre au feu roulant de la ridiculisation quotidienne ? Rien. Mais quand on fait la loi, on s'en fout.

Daniel Tailleur

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