# Polémique : Kultur ? quelle bonne affaire !

 (un peu de parler-vrai dans un monde abruti)


Par Levrai-Lejuste  

 

 

Pourquoi vendre ?

Car cela permet de réaliser une plus value pour le vendeur. Cette plus value est ce qu'empoche ce sale capitaliste à haut de forme. Ca lui permet d'acheter des grosses voitures, d'envoyer ses chiards à Janson de Sailly et à sa femme d'accéder à la présidence du club des Femmes de Neuilly Contre la Méchanceté Dans le Monde. Comme une partie de cette plus value est reversée à une masse de gens aliénés par le salariat (et la lecture de L'Equipe ™), on admettra que l'argent ainsi transmis en descendant l'échelle sert à des activités similaires, sauf tout en bas où les gens sont déjà bien contents de pouvoir regarder M6 et prendre le métro.

Résumons nous : j'ai besoin d'acquérir des items sociaux (ou simplement de la Pelforth) ; je fabrique donc des items sociaux (ou participe à la fabrication), vends les items (ou on les vend pour moi), et empoche la différence entre ce que ça m'a coûté et le prix que je l'ai vendu (ou plus simplement je regarde mon bulletin de paie à la fin du mois).

Vu comme cela, c'est sympa comme tout : ma maserati est un peu has-been, aussi je vais aller rejoindre un tas de chouettes gros copains au sein d'une entreprise — plus synergique tu meurs — et pouvoir ainsi m'offrir le dernier spider de chez Lada. Evidemment, si je travaille chez Lada, il paraît un peu bête de devoir recevoir du symbole pour ensuite pouvoir m'offrir le fruit de mon labeur. Je pourrais aussi le fabriquer sur mon balcon mais là c'est très con. Car posséder un item qui ne m'a rien coûté ne présente aucun interêt ; il n'a été ni médiatisé par la thune, ni inséré dans le circuit de la marchandise, et sa valeur symbolique est proche du nul.

En plus récuperer un truc sans en avoir chié un minimum, ce n'est pas très moral ™. Et surtout, il faut que les autres en aient chié aussi, sans quoi ce n'est finalement que masochisme masturbatoire. C'est comme les figurines Panini : sans personne pour les échanger, nul ne songerait à y investir les sous durement volés dans le portefeuille de maman. C'est d'ailleurs avec cette composante sociétale que se rejoignent les néo-libéraux encensés dans Libé et les tenants de la morale degôche (ou l'inverse) qui y écrivent.

 

Comment vendre ?

On a vu jadis de valeureux - mais un peu cons - capitaines d'industrie embaucher ce sacré gringo de Jacques Vabre pour aller chercher du café chez les sympathiques arriérés au moment même où le dit café alimentait les chaudières des locomotives. A cette époque, les bolchéviks étaient une réalité et les éditorialistes du monde entier se demandaient avec un à propos jamais démenti si une alliance avec le chancelier Hitler parviendrait à sauver la civilisation européenne - et la propriété. Bref, c'était la préhistoire.

Les socialistes (en l'espèce la SFIO) étaient à gauche, et il y avait encore assez d'ouvriers pour voter communiste. Et il faut bien avouer que même dans le camp du progrès et de la fin de l'histoire, on était un peu encombré par de sérieux connards, plutôt épais et qui allaient donner naissance 70 ans plus tard à l'archétype du patron dans Charlie. Ces braves gens croyaient dur comme fer à la redemption par le labeur ou la torture (latin : tripalium) alors qu'ils auraient dû, bien sûr, laisser leurs sous-fifres intérioriser ça comme des fous, et cela au lieu de se concentrer sur le seul vrai problème de tout être humain qui se respecte : « Comment optimiser l'écoulement de la daube ».

Car de même qu'il est inutile de fabriquer pour le cinquième plan quinquenal des pédalos en fonte par millions à l'usine « Loubianka, je t'aime » de Magnitogorsk, il est incongru de fabriquer et proposer aux gens des saloperies qu'ils n'ont pas les moyens d'acheter. Ou pire : pas envie.


En effet, les profits spécultatifs — qui ne faisaient pas encore l'admiration des fayots des salles de rédactions — étaient à l'époque d'un bien moins bon rapport que de nos jours. Il fallait bien s'en tenir à la bonne vieille méthode de la plus-value. C'est malheureusement toujours un peu le cas. « Se mettre à l'écoute du consommateur » ™ allait devenir le credo des patrons de progrès ™ qui bientôt privatiseront l'eau — en attendant l'air — pour l'avènement d'une société plus juste (et pas que pour eux, ô ricaneurs impénitents et archaïques). C'était une entreprise de longue haleine que n'ont pas encore reconnue à sa juste valeur les fanatiques du rapport bucco-anal qui sévissent dans les news magazines ; et dieu sait qu'ils en deviennent pénibles à force de flagornerie.

En effet, en cette ère d'obscurantisme, marquée par des revendications sociales hors de propos qui allaient être finalement jugulées par des décisions vigoureuses de l'OKW en juin 1940, en cette époque quasi médievale, donc, les spécialistes en sciences humaines, s'ils s'imaginaient déjà faire mieux que le courrier des lecteurs de Télé 7 jours en manière de conceptualisation, n'avaient pas encore prêté allégeance à leurs futurs employeurs, à savoir les DRH.

Et ça délirait ferme, d'autant qu'il n'y avait personne pour surveiller : et que je te peaufine une théorie de la libération, et que je te torche un bouquin (ou plutôt une série) sur l'aliénation, et une louche de Part Maudite ™ et ainsi de suite. Il faut dire aussi que, n'étant pas encore insérés dans le circuit de la production, tous ces contre-reformistes haineux ne se sentaient pas obligés de satisfaire les goûts de leur lectorat.

Bon, il fallut créer de toute pièce une science du goût des consommateurs, une science des mecs-vachement-rusés-pour-fourguer-leur-daube-à-ces-crétins-mais-il-faut-pas-leur-dire, et diverses sous-branches consolatrices de la socio-psycho qui allaient démontrer à force d'efforts et de crédits judicieusement aloués que :

 

Et la Kultur dans tout cela ?

 

J'y viens. Une fois que les pue-la-sueur sont convaincus qu'ils se réalisent ™ en allant le samedi chez Habitat, et qu'accumuler les signes et valorisants symboliques ™ est un devoir sacré, tout devrait aller pour le mieux dans le meilleur des mondes. C'était compter sans le désir de maximisation des profits et une possible saturation du marché.

Le premier de ces termes signifie que dans son ubris (génératrice d'un monde toujours plus beau, ne l'oublions jamais), le valeureux chef d'entreprise (que mille grâces lui soient rendues) ne peut que s'enferrer dans une spirale sans fin où produits et services inondent la planète entière jusqu'à ce que la couche de portables WAP ™ fasse plus de trois mètres d'épaisseur. Et évidemment on arrive au second point : Au delà de 12 Palm-Pilots ™ par personne, n'importe quel business-plan un peu honnête fait apparaître un fléchissement des profits.

 

Il est toujours possible de jeter dans l'arène du marché d'autres artefacts et de relancer la course en avant de l'humanité pour toujours plus de félicité. L'ennui, c'est que les coûts en R&D ™ ou en études marketing ™ deviennent un peu excessifs tant il est vrai que les comptes secrets aux Caïmans ™ ont besoin d'être alimentés en flux tendus ™. Et il faut bien aussi avouer que les artisans du progrès fort justement surpayés, devant la démission des politiques et la flagornerie des médias ont pris d'assez mauvaises habitudes, comme de voir le moindre de leurs caprices instantanément réalisé. Mon devoir est de leur rappeler que les consommateurs ne sont pas encore prêts à les payer sans contre-partie (malgré les efforts méritoires d'une bonne partie de l'Université française reconvertie dans la propagande du Beau et du Vrai) ...

Aussi devient-il d'un bon rapport de vendre quelque chose :

 

C'est du sérieux

 

Ainsi dans le métro (8 FF promiscuité en sus), voit-on des affiches très jolies qui nous prennent par la main pour nous expliquer pourquoi et comment la publicité a changé l'art. C'est merveille de voir les inutiles cooptés du centre Beaubourg se rendrent enfin rentables en recopiant des articles de Art-Press ™ ou des extraits des catalogues de leurs prédécesseurs pour qu'enfin le dernier des citoyens-consommateurs puisse savoir ce qu'il est honteux de ne pas posséder.

On sent son coeur se dilater de bonheur en lisant les gloses des rédactrices de Rombières Magazine sur Van Gogh ™, voire Matta ™. Ce sont des pannels représentatifs entiers que l'on voit se presser aux expositions d'art officiel ; d'autant qu'actuellement, grâce au marché en pleine expansion du supplément d'âme ™, tout art devient officiel, y compris la dénonciation brechtienne du Grand Capital Oppresseur ™ à la MJC ™ de la Garenne-Colombe.

Quand j'ai expliqué cela au Danube de l'industrie qu'est le baron Seillère, il m'a d'abord traité de « tantouze bolchévique », puis s'est ravisé quand j'ai explicité ma position en termes de win-win. « Putain, mais c'est l'Eldorado ! » a-t'il conclu, quand les Etnas de la finance que sont M. Messier et Lagardère lui ont confirmé mes dires.

Et comme signe social, y'a pas mieux. D'autant que le « Quand j'entends le mot Culture, ... » ™ fait encore recette, bien plus en tout cas que les mots d'ordre productivistes désormais oubliés du sovkhose Youri Ligotmy. Parce qu'une BMW ™ carossée gourmette en or, ça fait toujours un peu vulgaire ; alors qu'une citation bien amenée, c'est autre chose, même si elle sort d'une lecture partielle du Reader Digest ™ de juin...

Evidemment n'importe quel produit culturel n'est pas promis au même avenir consumériste (et radieux). Il est bien évident qu'un Max Stirner va faire assez mauvais ménage avec une société sevrée aux seins corrolaires de Dolto ™ et de la Vie Auchan ™. Le supplément d'âme n'a de raison d'être que pour des acteurs salariés :

 

 


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